PRÉSENCE AU MONDE

melancolieLa présence au monde

« Le monde est d’abord une extension indéfinie de soi, le soi, le sujet, un pli indistinct dans le monde. » Pierre Bergounioux

Sous le titre un peu pompeux de : la présence au monde, cette sélection voudrait mettre en avant ces écrivains qui depuis toujours tentent de retranscrire avec des mots la course folle de l’homme dans le tumulte du monde.

C’est aussi une façon de s’arrêter sur ces moments de littérature auto-reflexive, c’est à dire qui s’interroge sur la place de l’homme sans le monde.


 
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Ariel
Sylvia Plath, Gallimard, 2011

Secs, sans cavalier, les mots Et leur galop infatigable Quand Depuis le fond de l’étang, les étoiles Régissent une vie.

« Ariel, génie de l’air de La Tempête, de Shakespeare, est aussi le nom du cheval blanc que montait à l’aube dans le Devon, en Angleterre, l’un des plus extraordinaires poètes du XXe siècle, Sylvia Plath, aux derniers mois de sa courte vie.
Ariel, borne décisive marquant un « avant » et un « après », parole intense jusqu’à la rage parfois, question de vie ou de mort.
Ariel, jusqu’au bout, l’extrémité du dernier souffle. » Valérie Rouzeau.

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INVENTER DES MONDES

lipperhey-emblemata_1624Le méridien de Greenwich comme l’équateur sont on le sait des lignes imaginaires. L’homme les a conçues par commodité pour l’aider à la cartographie du monde, pour le rendre intelligible.

Peut-être en va t’il ainsi plus souvent qu’on ne le pense : l’homme a besoin d’habiter le monde physique aussi par des portions de territoires imaginaires.

La littérature trouve là une de ses raisons d’être. Une des tâches du romancier est de donner à lire une vision du monde. Mais le monde est multiple et complexe et l’écrivain peut avoir recours à l’imaginaire pour donner corps et réalité à ses visions.

 Bruno Schulz débute sa nouvelle Le traité des mannequins (in les boutiques de cannelle ) par ces phrases que l’on peut tenir pour un bel hommage aux forces vives de la littérature.

« le démiurge n’a pas le monopole de la création. La création est le privilège de tous les esprits. La matière possède une fécondité infinie, une force inépuisable et en même temps une puissance de séduction qui nous pousse à la modeler. Dans les profondeurs de la matière se dessinent des sourires imprécis, de conflits se nouent, des formes ébauchées se condensent. Elle ondoie tout entière des possibilités inachevées qui la traverse de frissons vagues. Dans l’attente d’un souffle vivifiant elle oscille sans fin et nous tente par des millions de courbes molles et douces nées de son délire ténébreux. »

 


laforgueMoralités légendaires
Jules Laforgue, Flammarion, 2000

Les récits de Laforgue ne relèvent d’aucun modèle connu.

Ils relatent avec la plus déconcertante désinvolture le mal d’aimer et le mal être, en entremêlant toutes sortes de références littéraires et culturelles. Ils se jouent des grands mythes et des œuvres célèbres en faisant alterner les jeux de la parodie, les bouffonneries sacrilèges, le récit poétique.

Ici, Hamlet pousse un dernier soupir en s’écriant : « Quel grand artiste meurt avec moi ! » là, Salomé débite des propos délirants à une assistance qui se demande à quelle heure on la couche.

A tout moment, le récit emprunte des voies buissonnières oú l’écriture s’invente dans l’exultation.

 

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LE DÉPAYSEMENT

Depuis ses origines, la littérature se présente en grande partie comme un moment d’exploration de mondes inconnus. Pensons à Ulysse, aux voyages de Gulliver de Swift ou encore à Cervantes ou Stevenson. Tous ces personnages, ces héros qui se retrouvent confrontés au dépaysement, contraint au dépassement de soi sont des guides pour le lecteur. La littérature se nourrit de ces errements, de ces nouvelles routes, de ces éblouissement des rivages neufs, bref de ce grand ailleurs. 

Baudelaire résume très bien ce que l’on est en droit d’attendre d’une telle littérature dans son poème Le voyage :

« Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

Nous lisons dans vos yeux profonds comme des mers !

Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires

Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !

Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,

Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,

Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons. »

Ces lectures sont autant d’invitations à la découverte de ces paysages du monde… Le roman d’aventure est une des portes ouvrant la voie vers ces mondes inconnus.


 
L'ancêtreL’ancêtre

Juan José Saer, Le Tripode, 2014

L’Ancêtre est un roman inspiré d’une histoire réelle. En 1515, trois navires quittent l’Espagne en direction du Rio de la Plata, vaste estuaire à la conjonction des fleuves Paraná et Uruguay. À peine débarqués à terre, le capitaine et les quelques hommes qui l’accompagnent sont massacrés par des Indiens. Seul un mousse en réchappe. Fait prisonnier, il n’est rendu à son monde que dix ans plus tard, à l’occasion du passage d’une autre expédition. De ce fait historique, Juan José Saer tire une fable d’une écriture éblouissante.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon.

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LA BELLE AVENTURE

« Il est une légende qui touche de très près au sens profond de la vie : c’est la légende d’un moine qui traversait un bois, y entendit un oiseau se mettre à chanter, l’écoutât le temps d’un trille ou deux et se retrouva à son retour comme un étranger aux portes de son couvent, car il était parti depuis cinquante ans et de tous ses compagnons un seul restait qui pouvait le reconnaître. »

De cette histoire, Stevenson y voit un enseignement sur le sens de la vie. On pourrait tout aussi bien y voir une métaphore du pouvoir de la littérature ou de l’art en général. Elle nous fait percevoir l’infini des mondes, précisément parce qu’elle place l’imagination au pouvoir.

Le roman d’aventure est une des portes ouvrant la voie vers ces mondes inconnus.


L'usage du mondeL’usage du monde
Nicolas Bouvier, La Découverte, 2014

L’usage du monde conte le périple de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet en 1953, et durant 6 mois, à travers les Balkans, l’Anatolie, l’Iran pour finir en Afghanistan. Thierry Vernet croquera toute l’expédition.

Ce récit est devenu l’un des classiques de la littérature de voyage. Publié pour la première fois en 1963 à compte d’auteur, il édité par René Julliard en 1964, puis à la Découverte en 1985.

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LA FAMILLE

30486805-vieilles-lettres-et-photos-de-famille-anciennes-originaux-images-vintages-de-ca-1900Nabokov au début de Ada ou l’ardeur nous rappelle l’incipit du roman de Tolstoï Anna Karenine :

« Toutes les familles heureuses sont plus ou moins différentes, toutes les familles malheureuses se ressemblent plus ou moins. »

C’est donc avec la famille, les pères, les mères, les enfants, tout ce qui fait le terreau de ce que nous sommes en bien comme en mal que nous vous invitons à passer la fin de l’année.

Et puis la famille c’est aussi celle qu’on se choisit, celle qu’on décide d’avoir. En cela la grande communauté des écrivains peut en être une…

 


 
marin
Marin mon coeur
Eugène Savitzkaya, Minuit, 2010

Dans ce livre, tout se passe pour la première fois. Marin découvre le monde et le monde découvre Marin. Marin ou une partie de Marin peut se dissoudre dans l’eau et s’élever dans l’air. Marin est hypnotisé par un chat. Marin oblige la mer à s’aplatir. Marin mange du poisson et Marin mange de la terre. Le riz fait rire Marin. Marin ou une partie de Marin s’enfuit en carrousel. Qui est Marin et de quoi est-il fait ? À ces deux questions, il n’existe qu’une réponse. Mais l’auteur préfère donner sa langue au crapaud-buffle.

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L’HISTOIRE

14683031-l-histoire-doit-se-defaire-de-son-europeo-centrisme« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.»

C’est Georges Perec qui écrit cela dans W ou le souvenir d’enfance. Et il est vrai que l’Histoire celle avec sa grande hache occupe une place de choix dans la littérature mondiale.

Il y a celle qui s’inscrit dans le souvenir, la littérature a alors valeur de témoignage, mais il y a aussi toute une histoire littéraire qui s’escrime à retracer le parcours de l’homme à travers les âges, comme pour lui donner une valeur plus importante ou peut-être plus symbolique.

Bien entendu, la littérature est faite par l’homme et pour l’homme, mais il est des fois ou elle transcende son sujet propre qui la fait s’élever vers quelque chose de plus grand encore…


 
delboMesure de nos jours

Charlotte Delbo, Minuit, 1971

Et toi, comment as-tu fait ? pourrait être le titre de ce troisième volume de Auschwitz et après. Comment as-tu fait en revenant ? Comment ont-ils fait, les rescapés des camps, pour se remettre à vivre, pour reprendre la vie dans ses plis ? C’est la question qu’on se pose, qu’on n’ose pas leur poser. Avec beaucoup d’autres questions. Car si l’on peut comprendre comment tant de déportés sont morts là-bas, on ne comprend pas, ni comment quelques-uns ont survécu, ni surtout comment ces survivants on pu redevenir des vivants. Dans Mesure de nos jours, Charlotte Delbo essaie de répondre, pour elle-même et pour d’autres, hommes et femmes, à qui elle prête sa voix.

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LES AMÉRIQUES : LES GRANDS ESPACES

800x520-USA-EDCP-A-H-R« A propos du roman américain : il vise à l’universel. Comme le classicisme. Mais alors que le classicisme vise un universel éternel, la littérature contemporaine, du fait des circonstances (interpénétration des frontières) vise à un universel historique. Ce n’est pas l’homme de tous les temps, c’est l’homme de tous les espaces. »

Ces phrases d’Albert Camus (tirées de ses Carnets) datent de 1943 et semblent toujours aussi actuelles, tant il semble encore vrai que le roman américain est – pour une grande part – une affaire d’espace littéraire. Parmi les motifs récurrents du roman américain, il y a bien sûr le fameux mythe de la frontière, et puis l’immensité d’un territoire et d’une nature dominants par bien des égards.

La littérature qu’on appelle «des grands espaces » de Wallace Stegner à Jim Harrison est une littérature qui sait aussi se souvenir de ce sel de la terre qu’on été les indiens des plaines. Ils nous donnent à lire des œuvres empreintes de ce que Jack London nommait « the call of the wild » : l’appel sauvage.

 


vannSukkwan Island
David Vann, Gallmeister, 2011

Une île sauvage du sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées.

C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. Mais la rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.

Couronné par le prix Médicis étranger en 2010, Sukkwan Island est un livre inoubliable qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine.

Traduit de l’anglais par Laura Derajinski

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LES AMÉRIQUES : L’OUEST

USA Utah Monument Valley Highway 163

USA Utah Monument Valley Highway 163

L’Ouest des États-Unis est davantage considéré comme un lieu cinématographique que comme un lieu littéraire. Cela tient peut-être au fait qu’à l’origine, ce grand Ouest est une terre de défricheurs et de pionniers : un rêve d’Eldorado !

Il est toutefois aujourd’hui devenu un lieu de fiction par l’impulsion de grands écrivains comme Cormac McCarthy, Raymond Carver ou encore Richard Brautigan.

 


pelouseLa vengeance de la pelouse
Richard Brautigan, Christian Bourgois, 2002

« J’ai examiné des petits bouts de mon enfance. Ce sont des morceaux d’une vie lointaine qui n’ont ni forme ni sens. Des choses qui se sont produites comme des poussières. « 

Quand ce recueil a paru aux États-Unis, Brautigan avait à peine plus de trente-cinq ans, parvenu  » à mi-chemin « , au lieu et temps des bilans, peut-être, et des nostalgies. Aucun autre livre de Brautigan n’est aussi chargé du lyrisme des souvenirs d’enfance, ni aussi marqué de cette sereine fraîcheur, exempte de toute complaisance, dont il est toujours tant loué.

Ces soixante-deux courts textes, qu’on hésite à appeler nouvelles, sont autant de petites victoires sur les ruses du sort et du temps, et sur soi-même, une succession d’instants privilégiés où l’étrange impassibilité du conteur réalise l’alliance tranquille du malheur et de la blague, jusqu’à ce que telle révélation finale, en forme d’envoi, dissipe l’apparente légèreté du rien, une manière de réconciliation, enfin, avec ses propres amertumes, avec une société américaine en échec, avec l’absurde et le dérisoire de l’univers.

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LES AMÉRIQUES : LE SUD

Tom Sawers

Tom Sawers

La littérature des États-unis ne se résume pas, heureusement, à New York ou la côte Est. Ce pays qui a la taille d’un continent à su attirer au cours de son histoire pionniers et aventuriers en tout genre qui sont partis explorer en même temps les territoires du grand Ouest mais aussi du Sud.

Toutefois, la littérature du sud des États-Unis, de la Caroline du sud au Texas en passant par la Floride et le Mississippi, est d’une très grande variété de tons et de formes. On pense bien entendu à des classiques comme Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell ou Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain.

Voici un petit aperçu de quelques grandes voix …


 brigandLe brigand bien aimé
Eudora Welty, Cambourakis, 2014

Il était une fois en Amérique : la piste de Natchez, cet ancien tracé de bisons pareil à un tunnel serpentant sous le toit des forêts vierges du Mississippi, ses chevaucheurs de six pieds six pouces, ses voyageurs, ses trappeurs, leurs visages barbouillés de baies écrasées, ses Indiens tapis derrière les buissons… En ces temps primordiaux, les corbeaux savaient dire : « Retourne-t’en mon cœur, rentre à la maison », et les hérons, couleur de verre de Venise, avaient un goût aussi sauvage qu’une poire sauvage. Au fond des bois, au milieu des chênes verts, des cèdres et des magnolias vivaient Clément Musgrove, planteur innocent, sa fille Rosamonde, belle comme le jour, une marâtre, laide comme la nuit, et Jamie Lockhart, le brigand bien-aimé – le Räuberbräutigam des frères Grimm – de ce conte de fées iconoclaste, drolatique et chatoyant comme une plume de paon.

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LES AMÉRIQUES : New York

Photographie Takayuki Ogawa, 1967

Photographie: Takayuki Ogawa, 1967

New York on le sait n’est pas vraiment représentatif des États-Unis, c’est une ville surdimensionnée et excessive. Les gratte ciels font tourner les têtes et le gigantisme est le mètre étalon. Mais elle est aussi cette grande ville tentaculaire et monstrueuse où le danger est toujours présent. Bref, NY est un des grands mythes urbains de notre monde contemporain, une ville idéalisée.

Toutefois dans l’imaginaire collectif, la grande pomme comme on l’appelle représente ce que l’Amérique a de mieux à donner. Une projection magnifiée tout autant que fantasmé d’une Amérique triomphante.

Cette courte sélection de lectures n’est qu’un choix parmi d’autres, ils sont une foule à avoir écrit sur  cette ville.

Toutefois, ces choix veulent montrer comment les romanciers, par le biais de la fiction et dans leur pluralité, appréhendent l’espace démesuré de New York. 


Cosmopolis
Don Delillo, J’ai Lu, 2006

Avril 2000. Eric Packer, golden boy comblé qui dirige une influente société de courtage, traverse New York dans sa limousine. Il pose sur le monde qui l’entoure un regard désenchanté, tout en parcourant la ville que paralysent progressivement une série de manifestations collectives. Dans cette atmosphère d’apocalypse, reviennent le hanter des souvenirs qui le conduisent à reconsidérer son existence et à s’interroger sur la personne qu’il est désormais.

Mais il est trop tard : l’homme postmoderne qui voulait se suffire à lui-même n’a plus accès à la réalité qui le frappe alors de plein fouet.

Traduit de l’anglais par Marianne Véron

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