Cap au pire

Dans les moments de doute, de lassitude, nous avons tous nos refuges. Sport, méditation, séries, cuisine, drogue… moi c’est la lecture de Beckett. Plus particulièrement ses textes tardifs, les plus épurés, les plus abstraits. Lors des trop-pleins de lecture, de travail, d’événements, je les lis à voix haute. C’est l’affaire d’une ou deux heures, au prix d’une concentration totale. Le seul moyen que j’ai trouvé pour les comprendre, les vivre, et revenir à l’os de ce qu’est la littérature, dans ce qu’elle a de minimal et de plus fort.
Ainsi Compagnie, dans lequel le narrateur se demande s’il est seul, accompagné, si même c’est bien lui qui est là, s’il y a vraiment quelqu’un. S’il est possible de dire quelque chose, en une litanie, une tentative toujours repoussée, toujours avortée.Une forme de doute absolu qui me touche davantage que celui de Descartes. C’est une expérience difficile, parfois pénible, mais pour moi au plus proche de ce qu’est la vie.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 4. Artistes et modèles

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. En douze épisodes publiés progressivement sur le blog, Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

 

On se souvient que nous avons laissé hier ce récit en suspens avec le terme d’« engagement ». En France, le mot est objet de débats, d’études, de « disputes ». Depuis Voltaire jusqu’à Sartre et à Camus, en passant par Hugo et Zola, puis Gide, Barbusse et Malraux, le concours des intellectuels, des poètes, des écrivains, des artistes, à la vie sociale et politique, ne cesse de se discuter. Avant l’avènement des guerres coloniales, les temps ont été aux révolutions ou aux dictatures, aux conflits (Russie, Espagne, Allemagne, Italie). La dernière guerre aura imposé à chacun d’ouvrir les yeux, parfois à des choix personnels, résistance ou soumission. L’horreur nazie, les camps d’extermination, les massacres, le nombre sans fin des morts sur deux continents, la collaboration, la Résistance justement, puis l’espoir pour demain, sont autant de faits qui viennent assigner chacun à sa responsabilité. L’intellectuel qui ne peut donner que ce qu’il a, apporte ce qui l’engage le plus, ce auquel il tient par dessus tout : sa réputation, sa signature et son nom qui engagent sa pensée. Il dispose de sa liberté, et ne le fait jamais sans hésitation ni scrupules (René Rémond, 1959). Pour autant, dès la guerre finie, le débat politique est véritablement engagé. Les revues nouvelles sont les lieux indiqués de cette expression, et le resteront longtemps. Dans Les Temps modernes, Sartre et Merleau-Ponty, en accord avant la rupture, vont s’opposer sur la sortie du capitalisme, des projets et des moyens. L’humanisme des sociétés capitalistes, si réel et si précieux qu’il puisse être pour ceux qui en bénéficient, ne descend pas du citoyen jusqu’à l’homme, ne supprime ni le chômage, ni la guerre, ni l’exploitation coloniale, et, par là même, il est le privilège de quelques-uns et non le bien de tous. (Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, 1947). Si les principes d’égalité et de justice sociale sont ainsi au cœur des discussions dans ce temps des communismes espérés et des « socialismes réels », des ambigüités dans les choix, les débats autour des enjeux politiques engagent la liberté comme une valeur essentielle.

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Sigma

Julia Deck / Sigma / Éditions de Minuit

Dans son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit, 2012), Julia Deck engageait son personnage dans une itinérance dans Paris après un crime indéterminé, singulier, un raptus, diraient les psychiatres. C’est à un autre raptus qu’elle va nous conduire, à la fin de ce troisième roman, au titre un peu « vintage », Sigma, un titre qu’un écrivain comme Claude Ollier n’aurait pas réfuté, et que les Éditions de Minuit viennent de publier. Mais n’anticipons pas. Il faut laisser le lecteur faire son chemin dans ce livre qui aime les faux-semblants, et où l’on trouverait les couleurs, les lumières contrastées et les décors des films d’Alain Resnais.

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Eugène Savitzkaya, A la cyprine, Éditions de Minuit.

En même temps que de découvrir quelques uns des romans de cette rentrée littéraire, je vous propose de revenir à un livre paru à l’hiver 2015, un joli livre de poésie d’Eugène Savitzkaya, qui pourrait être un bon remède pour faire face à cette fin d’été. La poésie de Savitzkaya est concrète, au plus prés des choses et des êtres, elle ne sacrifie rien à la vie et à l’amour. Dans une interview que l’on peut écouter sur le réseau, Eugène Savitzkaya dit avoir intitulé son livre « A la cyprine » comme un « toast à la vie et à l’amour ».

@Marc Riboud

@Marc Riboud

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Lettre à Laurent Mauvignier

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Cher Laurent,

A fréquenter depuis bientôt quarante ans les écrivains, je perçois l’inquiétude qui est la leur des premiers lecteurs, puis de l’accueil des « critiques », des libraires, et enfin du public. Dans ce monde englué dans la communication, pas de règles, hormis celle qui consiste à surprendre, à accélérer, à faire fi des fidélités, ce qu’on appelle oubli sans doute. Tout le contraire de ce que vous, comme d’autres écrivains, nous donnez à méditer, la dimension de plusieurs temps produits dans les heures auxquelles nous attache la lecture d’un roman : temps de la narration, temps de l’action, temps des personnages, temps historique, temps géographique, temps géologique même (c’est le cas dans Continuer). Je prends ici le risque d’un autre temps et d’une autre matière, ce que la mémoire de votre livre a déposé comme souvenirs, comme traces, images, pensées, émotions.

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