Neuves lectures antiques

Un livre ne vient jamais seul. Il en convoque aussi d’autres et nos lectures souvent se répondent et correspondent, se reliant entre elles en une cohérence étrange. Ainsi, deux livres à la démarche tout à fait différente voire opposée se rejoignent : La philosophie antique de Pierre Vesperini et Le Phédon, Philosopher en présence de la mort de Benny Lévy, issu d’un de ses cours sur le dialogue de Platon.

Dans son ouvrage, Pierre Vesperini étudie en historien la manière dont les anciens comprenaient la pratique ou plutôt les différentes pratiques de la philosophie. Par là, il dresse des portraits des philosophes grecs et latins assez éloignés de ceux auxquels nos manuels nous ont habitués. La philosophie antique apparaît ainsi sous un nouveau jour. Elle n’est plus le prodrome au déploiement de la raison occidentale, ni la phase préparatoire de notre modernité. Elle devient plus étrange, plus large, plus riche, plus diverse. À bien des égards, la philosophie antique dans ses différentes réalisations et sous divers aspects est une fête : célébration religieuse, performance, banquet des savoirs, jeu, délassement. Pierre Vesperini nous permet de porter un regard déshabitué sur un héritage que nous pensions acquis et familier, nous invitant ainsi à envisager autrement notre pratique des savoirs et peut-être aussi, plus généralement, nous-mêmes.

Raphaël, détail de la peinture L’école d’Athènes, avec Platon à gauche et Aristote à droite.

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Le Génie d’Oc

En 1940, lorsqu’elle se met à étudier ce qu’elle appellera la civilisation occitanienne ou romane, Simone Weil « prend feu », selon les mots de Jean Ballard qui lui propose de participer à un numéro spécial des Cahiers du Sud, la mémorable revue qu’il dirigeait, intitulé Le Génie d’Oc et l’homme méditerranéen. Les deux textes proposés ici, signés sous le pseudonyme anagrammatique Émile Novis du fait de la consonance juive de son patronyme, témoignent de la contribution de la philosophe et portent la marque de cette incandescence. Dans « L’agonie d’une civilisation à travers un poème épique », Simone Weil, à partir de La chanson de la croisade contre les Albigeois, dresse le portrait de cette prometteuse civilisation dont Toulouse était le cœur et qui, telle une autre Troie, a été brutalement et irrémédiablement abattue au XIIIème siècle. Selon le poète anonyme partisan du camp occitan qui a rédigé la deuxième partie de la chanson et qu’étudie plus particulièrement Simone Weil, les valeurs que défendent les gens d’Oc sont « parage », « merci », « prix » et « joie ». Dans notre langue, « parage » signifie la lignée nobiliaire. Pour le poète de Toulouse, ce mot désigne l’égalité de naissance ou l’égal égard, la dignité partagée par les membres de la cité : les chevaliers, les bourgeois et la communauté. Tous défendent la bonne ville : « Le comte ne fait rien sans consulter toute la cité, « li cavalier el borgez e la cuminaltatz », et il ne lui donne pas d’ordres, il lui demande son appui ; cet appui tous l’accordent, artisans, marchands, chevaliers, avec le même dévouement joyeux et complet. »

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Le non-agir efficace

« Pratique le non-agir,
fais le non-faire,
goûte le sans-saveur,
considère le petit comme le grand
et le peu comme beaucoup.
Attaque une difficulté
dans ses éléments faciles,
accomplis une grande œuvre
par de menus actes.
La chose la plus difficile au monde
se réduit finalement à des éléments faciles.
L’œuvre la plus grandiose s’accomplit nécessairement par de menus actes. »
Lao Tseu, Tao-tö king, traduction de Liou Kia-Hway, chez Gallimard.

Confinés, c’est en restant chez soi, c’est en n’effectuant pas nos tâches habituelles que nous permettons l’interruption de la circulation et de la diffusion du virus du covid-19. En ce sens, cette cessation d’activité pour la plupart d’entres nous est d’une évidente efficience, d’une salutaire efficacité. D’où sa nécessité. S’il peut paraître étrange et paradoxal qu’une absence d’action, qu’un acte négligeable, puisse avoir un effet réel et positif, la pensée chinoise l’a néanmoins envisagé depuis longtemps à travers la notion pratique de wu wei qui signifie « non-agir ».

Le philosophe Lao Tseu

Et si Lao Tseu et Tchouang Tseu, ainsi que toute une tradition ultérieure ne semblent pas avoir examiné une situation telle que nous la vivons aujourd’hui, ils ont pour autant considéré le fait de ne pas agir, de ne pas être utile, d’être insignifiant comme étant riche de ressources insoupçonnées : le grand arbre noueux au bord du chemin ne pourra pas faire de planches ni même du bois de chauffage, mais, par cela même, il pourra prodiguer de l’ombre en été et servir d’abri, de même que c’est par le vide en elle que la cruche ou tout autre récipient peut recueillir le liquide qu’elle pourra ensuite reverser. C’est, en effet, une grande leçon qu’il n’est pas de pur néant, que le rien, que le presque rien, le moindre, le nul ou même le vide, le fade et l’obscur peuvent être des ressources et que le retrait, le repos, l’arrêt et l’absence peuvent aussi susciter de nouveaux possibles. Ainsi, la lecture des maîtres taoïstes et d’autres auteurs de cette culture chinoise ou plus largement asiatique qu’ils ont si fortement imprégnée peut être instructive et précieuse en cette période où il nous est impératif de pratiquer le « non-agir ».

Grandeurs sceptiques

La parution aux éditions Agone de la dernière version du bel ouvrage de Richard Popkin, Histoire du scepticisme, qui va de la Renaissance à la toute fin du XVIIIe siècle, donne l’opportunité de se pencher sur ce courant philosophique que l’on pourrait croire, à tort, marginal ou secondaire dans l’histoire de la pensée. Popkin montre, en effet, qu’avec la résurgence, à la Renaissance, des textes de Sextus Empiricus, c’est toute l’époque moderne qui se trouve travaillée par les arguments sceptiques : depuis la question de l’autorité dans l’Église au moment de la Réforme jusqu’à la théorie de la connaissance et la recherche d’un critère de vérité certain pour fonder la science.

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13 – La Vie

Un flottement, une perte de repères, la musique d’une flûte qui nous ramène au temps présent et facilite les connexions avec l’imaginaire, cette fois-ci himalayen, dans les épreuves de La vie de Milarepa, si chère à Adrien. C’est alors que, attentive, la respiration se ralentit, la conscience s’intensifie, puis s’abandonne vers un mouvement méditatif qui soulage, un instant, de la peur des lendemains. La colère, la rage, les forces vives, jusqu’à la souffrance s’expriment dans cette aventure légendaire menée au bout pour que s’accomplisse enfin le vide de la mystique.

Milarépa, , La vie, Seuil, Points.

Jean-Louis Chrétien, gloire au maître

Les larmes perlent et le cœur est lourd de tristesse, car un maître et un ami est parti. Il ressemblait, en effet, beaucoup à Socrate. Comme lui son apparence qui pouvait paraître négligée cachait des trésors, pour Jean-Louis, des trésors d’intelligence, d’érudition et de science mais aussi de malice, d’attention à l’autre, de bonté, de générosité et de rigueur. Il fallait voir sous les épais verres de lunettes l’éclat et la noblesse de son regard. Il était en fait d’une extrême et d’une suprême tenue. Si sa voix semblait parfois chercher ses mots et paraître hésitante, ses paroles étaient en réalité d’une rare autorité et assuraient et rassuraient comme peu d’autres et, lorsqu’il chantait, son timbre était beau et puissant.

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L’Histoire à venir… En commun

L’HISTOIRE À VENIR

3e ÉDITION : EN COMMUN – 23 MAI > 26 MAI 2019

85 ÉVÉNEMENTS – CONFÉRENCES, DÉBATS, ATELIERS PARTICIPATIFS, PERFORMANCES

Après le succès des deux premières éditions, L’histoire à venir est de retour à Toulouse. Le festival – créé en 2017 à l’initiative de la librairie Ombres Blanches, du théâtre Garonne, de l’université de Toulouse et des éditions Anacharsis – a l’ambition de montrer que l’histoire, loin d’être un récit figé et nostalgique, est une discipline vivante qui permet de mettre en perspective les débats du passé et les possibles de l’avenir, tout en nous aidant à comprendre les enjeux des débats contemporains.

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La faiblesse du vrai

« Qui a une idée vraie, en même temps sait qu’il a une idée vraie, et ne peut douter de la vérité de la chose. » Éthique, II, prop. XLIII.
Si, comme l’affirme Spinoza, le vrai se révèle lui-même comme tel en une éblouissante et irréfutable clarté, force est néanmoins de constater que sa lueur semble considérablement pâlir à l’heure des fake news et autres alternative facts où le réel lui-même et les discours s’indexant sur lui ne parviennent plus à remporter l’adhésion. Pourtant, est-ce bien nouveau? Platon à la fin du mythe de la caverne n’avait-il pas averti que celui qui aurait réussi à voir le vrai soleil, la réalité véritable, certes d’abord ébloui par l’éclat splendide de l’astre, aurait toutes les peines du monde à convaincre ses camarades restés parmi les ombres qu’il est, qu’il existe une plus substantielle lumière?
De même, le procès de Socrate et sa condamnation à mort ne témoignent-ils pas aussi, de manière exemplaire, du défaut de coïncidence entre l’aspiration à la vie vraie et l’espace public ?

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Encore un peu d’été avec Socrate

Pour la seule fois dans l’œuvre de Platon, Socrate sort de la ville pour suivre Phèdre qui semble cacher quelque chose. Arbres et plantes n’ont pas encore été brûlés par le soleil, mais la chaleur déjà assomme. Nous sommes au bord d’une rivière, l’Illissos, à l’ombre du platane et du gattilier. Il est bientôt midi : « C’est le chant mélodieux de l’été, qui répond au chœur des cigales ». Mais que cache Phèdre ? Un discours écrit du grand orateur Lysias qu’il s’apprêtait à lire seul loin du monde.

La rivière Ilissos aujourd’hui, dans l’un des rares passages qui ne soit pas encore canalisé. Licence CC by SA

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