Entre tacos et vodka

Sumerki de Dmitry Glukhovsky, l’Atalante

Un autre bon bouquin de Dmitry Glukhovsky !

J’avais aimé Metro 2033, écrit par Dmitry Glukhovsky alors qu’il n’avait que 23 ans, qui nous plongeait dans un Moscou post-apocalyptique où les survivants s’étaient terrés dans le métro. L’ambiance était prenante, l’environnement original, la carte du métro géniale, mais le livre n’était pas exempt de défauts. Une trame bien trop linéaire – de station en station, de rencontre en rencontre – des seconds couteaux fades et une philosophie un poil trop simpliste. On sentait que l’auteur était jeune, qu’il avait le talent et l’imagination, mais que ça manquait quelque peu de maturité. Metro 2034 est écrit dans la foulée (pas lu) et voilà que Dmitry nous présente son troisième ouvrage : Sumerki.

Premier constat : on reste à Moscou, et ça fait drôlement plaisir. Second constat : ça n’a rien à voir avec Metro. Si la démesure de la capitale russe est à nouveau au rendez-vous comme cadre, pas de catastrophe nucléaire ici et le narrateur vit donc paisiblement à la surface, à notre époque. Lire la suite

« Mourir et puis sauter sur son cheval » – David Bosc – Éditions Verdier

Dans une note à son livre, David Bosc écrit : « Cette histoire de Sonia est née d’un passage des carnets du poète Georges Henein : « S.A s’est suicidée au mois de septembre, a Londres, en se jetant dévêtue d’un troisième étage.»

Sonia A. est espagnole, elle vit à Londres. Mourir et puis sauter sur son cheval porte sa voix :

« Chevaux de fiacre portant œillères, chevaux de force aux yeux bandés et dont les naseaux s’ouvrent tant et plus au-devant de la route, comme à vouloir humer la lumière et les formes. Londres est aux chevaux, qui tolèrent sous leur ventrière l’existence des chiens, des chats, des rats, la course des uns derrière les autres, la drouille pour la pitance et les jeux du flair, les chiens, les chats, les rats, ces petits animaux qui, à la différence des bêtes de somme, s’accouplent sans assistance ni autorisation. » p.37

Dans Mourir et puis sauter sur son cheval, vers libre d’Ossip Mandelstam, la vie et la mort se croisent et se courent après. La phrase de David Bosc projette dans son élan des images puissantes, mouvantes et libres et l’histoire défile, elle aussi, entièrement libre et fulgurante, sur les pas de Sonia A. Lire la suite

Le grand marin – Catherine Poulain – Éditions de l’Olivier

C’est un roman qui commence par le départ de Lili d’un coin de France et qui raconte son rêve de pêcher en Alaska. Lili trouve refuge dans un coin d’Amérique battu par l’océan, sur l’île de Kodiak. Lili porte un regard rempli d’espoir sur cet océan et sur ces gens de la mer qui connaissent la malédiction de Sisyphe, celle de rouler la pierre de la vie et de toujours retourner pêcher. Lili embarque sur le Rebel pour pêcher la morue noire, puis le flétan tout en rêvant du bout du monde situé pour elle au lieu-dit de Barrow point.

Catherine Poulain écrit une histoire remplie de personnages un peu déchus, un peu fatalistes, un roman au service de la légende des travailleurs de la mer de Béring. C’est aussi et surtout un beau portrait de femme, insaisissable car entièrement libre. Ce roman est une évasion. Catherine Poulain écrit l’immensité des paysages, de l’expérience et des cœurs, car ce livre est rempli de belles histoires d’amitié et d’espoir. Lili se met à l’épreuve, elle avale à plein poumon l’air tempétueux de l’océan, elle remonte le poisson, elle le tue, elle regarde l’horizon disparaître dans la brume ou dans la nuit, les rafales de vent, les couleurs du soleil, les odeurs de gasoil et de bières. Pour notre héroïne, continuer à pécher est une évidence car plus qu’un voyage, plus qu’une aventure, ce livre raconte un choix absolu.

Le grand marin

 

Le grand marin – Catherine Poulain – Éditions de l’Olivier

à paraître le 4 février 2016

Envoyée spéciale – Jean Echenoz – Éditions de Minuit.

Tenter de résumer le dernier roman de Jean Echenoz c’est prendre un risque inutile. En effet, l’une des choses marquante de ce roman, c’est sa machinerie interne très bien huilée, qui nous fait nous demander, par moments, comment cela peut tenir debout. Cette architecture se construit d’une série de scènes qui nous raconte les relations des personnages entre eux et fait avancer l’intrigue. L’un des aspects qui rend ce texte savoureux, c’est cette façon qu’a le narrateur d’arbitrer, d’ordonner, d’agencer son histoire comme il lui plaira. Et tout lui semble permis. C’est cette liberté qui lui permet d’user de tous les possibles pour imaginer la suite de son histoire. Un affranchissement qui laisse penser par instant, que ce narrateur pourrait être lui-même manipulé par quelqu’un d’autre.

Envoyée Spéciale est une histoire un peu invraisemblable Lire la suite

Le marque-page – Sigismund Krzyzanowski

Au catalogue des Éditions Verdier, dans la collection Slovo, on trouve les livres de Sigismund Krzyzanowski qui est sans doute un des très grands de la littérature russe du siècle dernier. Si ses livres et nouvelles sont difficilement rattachable a un genre précis, je découvre, au fur et à mesure de mes lectures, une écriture de la dérision et du désespoir qui révèle une lucidité entière sur son époque.

Hélène Châtelain écrit dans la préface du recueil de nouvelles Le marque- page que «ce qui rend le destin littéraire de Krzyzanowski à ce point bouleversant, c’est peut-être précisément son invisibilité absolue, son inassimilation organique par son époque. Car cette époque fut, comme rarement, comme jamais peut-être, celle du maître Mot. La révolution d’Octobre et ses prolongements fut avant toute autre chose, une prise de pouvoir sémantique. Sur le Mot, donc sur le Temps.» et Hélène Châtelain de préciser que « la toute première publication d’un ensemble conséquent de nouvelles date de 1989, plus d’un siècle après sa naissance, en 1887, presque un demi siècle après sa mort, en 1950». Lire la suite

« Hank stone et le cœur de craie » – Carl Watson

Je découvre Carl Watson par un court texte, Hank stone et le cœur de craie, édité par la Vagabonde et je suis sidéré par son talent. Il y a une retenue dans son écriture et une créativité plastique qui le rend capable de dire vite et avec précision ce qui se passe dans l’esprit du dénommé Hank Stone.

Carl Watson écrit un monde en décomposition, une société qui se délite et la pauvreté qui isole et détruit. Il écrit la ville dans tout ce qui la compose, ses mouvements, ses sons, ceux qui la traversent, ceux qui l’habitent. Hank Stone habite dans un quartier pauvre de Chicago, l’Uptown Chicago qu’il observe par sa fenêtre. Hank Stone porte sur la ville un regard statique. C’est un observatoire à lui seul, qui concentre et stocke les bruits et les images de ce bout de quartier, bout du monde. Lire la suite

« La ballade des misérables » – Anibal Malvar

On a arpenté Barcelone en long, en large et parfois en travers dans le polar et souvent avec grand plaisir, mais il était temps de nous faire goûter à d’autres saveurs puisque l’Espagne n’en manque pas. Cette fois c’est à Madrid qu’on nous emmène, principalement dans le poblao, quartier gitan un peu excentré où plusieurs petites filles ont tour à tour disparu et été assassinées sans que la police ne semble lever le petit doigt. Quand le corps sans vie de la petite fille du patriarche est retrouvé, les consciences s’éveillent davantage… Lire la suite

« Vaterland » – Anne Weber

Anne Weber est un écrivain bilingue qui a cette particularité de traduire elle-même ses livres du français à l’allemand et, pour Vaterland, de l’allemand au français. Elle est la traductrice de Pierre Michon.

Vaterland, édité au Seuil au mois d’Avril dernier, se présente comme un récit (qui par ailleurs conserve l’argumentation d’une enquête) dans lequel Anne Weber cherche à déterminer et à définir, dans le cadre de sa filiation et de l’Histoire allemande, le sens de sa germanité. Le territoire de ce récit est le passé. Anne Weber dévoile la vie de trois personnages. Lire la suite

La rentrée littéraire : Marion Guillot et Yves Ravey chez Minuit.

Dans son premier roman à paraître en septembre aux Éditions de Minuit, Marion Guillot montre qu’il est possible d’aborder des questions profondes en choisissant le parti pris d’une comédie inquiétante, déstabilisante. Son roman a pour titre Changer d’air.

Paul Dubois est marié à Aude, ils ont deux enfants, il est enseignant, elle écrit des livres. Le jour de la rentrée scolaire de septembre, il est témoin de la chute d’une femme dans le port. Cet événement le convainc de changer de vie, de partir, certes pas très loin, mais tout de même, de s’en aller. Raconté à la première personne, l’écriture de Marion Guillot permet des plongées profondes et intimes dans la conscience de Paul Dubois. Le roman s’ordonne autour des expériences vécues par Paul en différentes scènes qui s’enchaînent et qui reconstituent cette tentative de nouvelle vie. Très vite, on s’aperçoit que Paul Dubois connaît quelques difficultés avec la vie. Pour contourner les concepts de psychanalyse, que je ne maîtrise pas bien et qui seraient soit exagérés, soit faux, soit menaçant par leur qualificatif, je peux dire sans trop me tromper que Paul Dubois se construit un système de vie complexe, bâti sur de surprenantes habitudes et sur des décisions brusques voire déroutantes pour son entourage. Lire la suite