22 – Le livre de ma mère

Tenir sa mère âgée au bout du fil avec les petits projets du jour à raconter, beaucoup de répétitions, comme on déferait un pull tricoté pour prolonger la conversation et surtout ne pas la perdre dans l’humeur, chercher le sourire derrière une peine qui tout en pudeur ne se dira pas. Des livres où ils ont dit l’amour d’une mère jeune, âgée, vieillie, perdue, on pourrait en trouver d’autres, plein, des modèles de phrases ou de mots pour relayer nos silences parlants devant celles qui à beaucoup, j’espère, doivent manquer aujourd’hui. L’hommage à la mère n’est jamais aussi vital que dans la perte et la distance forcée qui renvoie l’adulte à sa posture d’enfant replié, en attente.

Albert Cohen, Le livre de ma mère, Gallimard, Folio.

21 – La chute du ciel

Que le ciel ne nous tombe pas sur la tête. Que la canopée le retienne. Qu’ils aient le temps de se préparer à repartir par petits groupes en forêts, pour se protéger, confinés dans l’Amazonie brésilienne, cette géante attaquée, leur refuge pourtant. Encore une fois, parce que ce n’est pas la première épidémie, le peuple des Yanomami réagit au mauvais sort d’une terre globalisée. Mais aujourd’hui, « nous sommes tous devenus amérindiens !» soutient Bruce Albert dans un court article du 19 avril 2020 (Le Monde), confinés, loin d’eux, nos proches ou notre communauté. Un sentiment de vulnérabilité collective jusque-là inconnu s’impose. Retranchés en nos forêts intérieures, nous sommes tous devenus amérindiens, et si peu préparés à tant d’exotisme.

Davi Kopenawa et Bruce Albert, La chute du ciel, Pocket, coll. Terre Humaine.

20 – Marguerite Yourcenar, L’oeuvre au noir

L’ailleurs, Marguerite Yourcenar nous le procure par le mélange des temps mais ses récits sont autre chose que des évasions ; ils nous rapprochent. De son érudition, elle use comme un déploiement méditatif et cela la mène à une écriture de visions. De sa nuit intérieure, elle voit agir des personnages élégants dans leur pouvoir, sortis du passé, fictif ou pas, mais dont les destins, à l’instar des héros grecs, interrogent le rapport de l’homme à l’universel. Et le corps, ici, a bien son rôle à jouer. Les maladies et les défaillances qui le font parler guident plus amplement la lecture de cet universel, car à travers le savoir médical et les observations audacieuses de Zénon, mais déjà chez les confidences d’un grand empereur en proie aux douleurs de la vieillesse, Hadrien, ce sont les hommes qui nous frappent plutôt que les maîtres. Le corps analysé, un peu plus transparent et lucide, devient le vecteur d’une vérité scientifique et philosophique qui s’accorde difficilement avec le politique.

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir, Folio.

19 – Virgile, L’Éneide

Tour quotidien, laissez-passer en poche, nous retombons sur nos pas et au-dessus de nos têtes, cette affiche annonçant un spectacle de théâtre daté de fin mars, qui n’aura pas eu lieu donc. L’Énéide n’aura pas lieu, ou bien autrement : je venais d’approcher ce livre, joli hasard, la veille. Je retombe sur mes pas, donc. De ses aventures, de ses combats, de son errance et de son ancrage, Enée nous parle et cette rue montante à ce moment s’étale comme la mer que je touche en rêve si souvent, en nage libre, suivant de nouveaux courants, chauds et plus calmes. À se laisser porter ainsi, le voyage vers d’autres horizons apparaît si durable.

Virgile, L’Éneide, trad. Paul Veyne.

Cap au pire

Dans les moments de doute, de lassitude, nous avons tous nos refuges. Sport, méditation, séries, cuisine, drogue… moi c’est la lecture de Beckett. Plus particulièrement ses textes tardifs, les plus épurés, les plus abstraits. Lors des trop-pleins de lecture, de travail, d’événements, je les lis à voix haute. C’est l’affaire d’une ou deux heures, au prix d’une concentration totale. Le seul moyen que j’ai trouvé pour les comprendre, les vivre, et revenir à l’os de ce qu’est la littérature, dans ce qu’elle a de minimal et de plus fort.
Ainsi Compagnie, dans lequel le narrateur se demande s’il est seul, accompagné, si même c’est bien lui qui est là, s’il y a vraiment quelqu’un. S’il est possible de dire quelque chose, en une litanie, une tentative toujours repoussée, toujours avortée.Une forme de doute absolu qui me touche davantage que celui de Descartes. C’est une expérience difficile, parfois pénible, mais pour moi au plus proche de ce qu’est la vie.

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Girl in a Band

Les amateurs de rock ont le confinement malheureux. Leurs concerts sont annulés, ils ne peuvent pousser le son quand les voisins télé-travaillent, se sentent bien seuls en dansant dans le salon, n’ont plus l’occasion d’arborer toute leur panoplie…Personnellement abattu, découragé par mes proches d’écouter de l’indus, frustré de ne pouvoir pogoter plutôt que de faire des exercices de gainage, j’ai dû me résoudre à lire des livres sur le rock. J’ai donc pris Girl in a Band, l’autobiographie de Kim Gordon. Ecrit peu après son divorce d’avec Thurston Moore, et la séparation de leur groupe Sonic Youth, c’est un récit étrangement zen.

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18 .Frans Masereel, La ville

Progresser dans un récit, c’est se laisser traverser par une épaisseur, remonter en arrière sans perdre de vue un cap. Il y a du temps dedans, et cela peut passer par l’image quand on découvre la portée narrative des gravures de Frans Masereel : beaucoup d’évènements sociaux et politiques, toute une époque, et ce temps long qui s’impose par la succession des tableaux. Aujourd’hui, les évènements ont mis à l’arrêt notre temps collectif sans nous avoir laisser le temps de le comprendre. Alors ce temps, on ne cesse de le reconstruire, comme pour contrer cette pause, se redonner de la durée, et se réinscrire dans la boucle. On y évalue le décalage de notre insouciance face à cette présence invisible, notre esprit porté ailleurs quand elle s’approchait à pas de loup. On laissera pourtant le patient zéro à quelques journalistes prêtes à fouiller dans les papiers des épidémiologistes pour se rendre compte que du début il est difficile de témoigner. Pas de début donc, mais des images, des chiffres et des courbes en tout sens. Il nous faut des marqueurs pour envisager une suite. On se repasse le film d’avant et on anticipe le film d’après.

Frans Masereel, La ville, éd. Cent pages.

17 – Eugène Savitskaya, Marin mon cœur

Devant la bouffée d’angoisse qui fait mal au corps et aux autres autour, je me suis concentrée sur l’idée solide de la seule douceur tout en le serrant avec force pour l’aider à dormir. J’ai pensé à un texte qu’il m’avait fait lire et dont j’avais retenu la délicatesse, le vocabulaire doux qui met au jour les détails pour épaissir les non-dits de l’existence. Il y avait du sucre, une idée de confiture qui appelait le matin, à moins que cette lecture ne remonte à quelque matinée gourmande. Tout se confond, mais de la douceur autant que de l’enfance qui dort tout à côté, les textes d’Eugène Savitzkaya en sont pleins. Depuis le début du jour, je cherche un texte au duvet tendre.

Eugène Savitskaya, Marin mon cœur, Minuit.

16 – Jean Giono, Colline

Dans une vieille édition Gallimard cartonnée, rouge, qui fait penser aux livres d’enfance adorés parce que plein de secrets au moment de les ouvrir, mais à ceux aussi des bouquinistes entassés, moins aimés pour lors, ce texte de Giono, Colline, nous tient entre ses mains, par sa violence autant que par sa beauté. La colère des dieux, Giono la place, lui, au profond du vivant, et d’abord dans le langage. Les collines, aussi douces soient-elles, se mettent à bouger sous le regard inquiet de ses paysans. Le paysage cesse d’être un tableau et la mort attendue du vieux, personnage central réduit à un souffle, suspend tout le texte. Mais le vacillement a du bon. Joue contre terre, le monde écouté, presque palpé, y redevient sensible. Le cœur bat derrière l’écorce des arbres, le sang circule sous la bêche, et c’est bien à cette conscience d’une nature sensible que Giono invite ses personnages et ses lecteurs. Il éteindra le feu colérique, mais une fois ses braises attisées et comprises. Il mènera au bout du vivant, au plus près de la mort, vers une prise de conscience, l’Homme impropre. Sous la douceur trompeuse de Colline, il est un chemin de croix qui a moins à voir avec quelque religion qu’avec un panthéisme troublant. De Giono en revenant vers Ramuz, de Giono aux paysages aragonais de Llamazares, à traverser aussi certaines photos de Bernard Plossu, c’est une terre meurtrie qui fait sens mais dont les aspérités prouvent à l’homme qu’elle est encore vivante.

Jean Giono, Colline, Grasset, Cahiers rouges.

L’annexe, Catherine Mavrikaki

D’évidence depuis le début ce ce temps long qui nous est offert par la « crise sanitaire », je me plais à alterner les lectures. Certaines relèvent de la « Tempête sous un crane » comme le disait Victor Hugo à propos de Monsieur Madeleine au moment il hésite à se dénoncer et dévoiler sa véritable identité de Jean Valjean alors même que le pauvre Champmathieu risque la potence. C’est-à-dire ces romans éminemment psychologiques qui déploient les mondes intérieurs des personnages, qui mettent en évidence les subtilités et complexités de l’être humain.

D’autres lectures sont plus comme des fenêtres ouvertes sur le monde : romans d’aventure, contemporains ou non, histoires du passé, romans d’action, de tribulations, ou qui m’ouvrent sur un exotisme, un univers qui m’est inconnu.

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