Urbs de Raphaël Meltz

Le discret Raphaël Meltz, fondateur de la revue indépendante Le Tigre, endosse le costume et la plume de Balzac avec Urbs, réécriture dynamitée de L’Histoire des Treize : treize personnages aux portraits saturés se réunissent pour sortir Paris de sa torpeur. Tour à tour ils présentent les propositions les plus ambitieuses pour changer le monde et nous le faire voir différemment. Cela va du plus pacifiste partage par l’échange d’émotions, en passant par la gratuité de consommation, à des projets plus extrêmes encore comme la provocation d’un crash boursier. Raphaël Meltz imagine et met en scène pour nous treize façons de faire la révolution. Lire la suite

Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

« Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? »

C’est une citation de Sartre dans Les mains sales (et avant lui de Saint-Just qui affirmait que « nul ne peut régner innocemment » dans son discours à propos de Louis XVI) que l’on découvre ou redécouvre en lisant ce premier roman de Jean-Philippe Jaworski, qui résume au mieux l’essence de Gagner la guerre. Notre héros et narrateur, Don Benvenuto Gesufal (certains connaissent peut-être Gesufal le Cruel, le roi « gai comme les démons » de Victor Hugo dans Le Jour des rois) spadassin émérite et fieffée crapule, croisé une première fois dans le recueil de nouvelles Janua Vera, nous fait découvrir, au travers des neuf cents pages de la version poche chez Folio SF, le Vieux Royaume et plus particulièrement la cité de Ciudalia. Entre Rome antique et renaissance italienne, nous plongeons sournoisement dans un univers de fines lames, de ruelles sombres et de conspirations en tout genre. Un peu de magie, juste ce qu’il faut, une pincée d’elfes et de nains pour l’exotisme et une palanquée de seconds rôles plus affutés et savoureux les uns que les autres, tous coutumiers au jeu de la guerre et des intrigues. Lire la suite

Dramuscule

Ma chère Lise de Vincent Almendros, Éditions de Minuit

Un jeune professeur tombe amoureux de son élève : voilà l’intrigue du premier roman que publient les Éditions de Minuit en cette rentrée. Intrigue pour le moins ténue, qui fait dire à une partie de la critique que ce roman s’inscrit dans la droite ligne du catalogue de la maison à l’étoile bleue : le minimalisme.

Camille Laurens, dans un article du Monde au sujet du dernier livre d’Hélène Lenoir (Pièce rapportée, publié aux mêmes Editions de Minuit), écrit : « …(ce texte) devrait rendre caduque l’opposition factice entre romancier de l’intime et romancier du monde (…) La sauvagerie des individus dans leur espace privé présente et déplie la violence des conflits extérieurs. » On pourrait reprendre cette citation au sujet du roman de Vincent Almendros. Pas de projet démonstratif ici, ni dans la forme, ni dans le fond. Et c’est justement tout l’intérêt de ce texte, qui nous rappelle que notre vie est faite de ces événements minuscules qui nous semblent insignifiants, mais n’en sont pas moins les composants de nos drames les plus ravageurs et de nos joies les plus intenses. Lire la suite

La sexualité en mode mineur

La répétition d’Eleanor Catton, éditions Denoël (traduit du néo-zélandais par Erika Abrams) et Clèves de Marie Darrieussecq, éditions POL.

Ces deux romans, parus en cette rentrée littéraire, abordent la question de la sexualité des adolescents, ou, plus précisément, des adolescentes. La naissance et la découverte du trouble, les questions (pratiques ou existentielles), le passage à l’acte, les rôles conscient et inconscient joués par les adultes dans cet apprentissage. Si les deux romancières traitent toutes ces dimensions, chacune le fait à sa manière (très factuel chez Darrieussecq, proche d’un journal intime ; plus troublant chez Catton, dans une narration oscillant sans cesse entre la réalité et le fantasme).

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Les rêves de l’histoire de Corinne Aguzou

Le roman futur.
Paris 2009. Trois femmes ayant laissé des traces dans l’Histoire reprennent leur rôle.
Pour Margaret rien de plus simple, avion, limousine, chauffeur, garde du corps, secrétaire s’emploieront à rendre l’entreprise la plus agréable possible.
Pour les deux autres, Janis, bateau et Rosa, train, rien de plus compliqué. Comment d’outre-tombe faire entendre à nouveau leurs voix ?
Ce voyage permettra t-il à Margaret de constater l’aboutissement parfait de ses choix politiques appliqués aujourd’hui dans toute l’Europe ? Lire la suite

Hymne de Lydie Salvayre

Dans ce magnifique Hymne, l’auteur écrit à propos de la musique qu’elle est un « vertige éphémère ». Quand Lydie Salvayre entend  pour la première fois The star spangled banner par Jimi Hendrix, on est en 1972 et  elle a 20 ans. Dès qu’elle sent la fébrilité automnale l’envahir, elle le réécoute. En 2011 lorsqu’elle décide  d’écrire la vie, et la mort, du guitariste américain, elle publiera Hymne. Dès lors son vertige sera partagé et restera vivant. Lire la suite

Les villes de la plaine de Diane Meur

Imaginons un monde, une civilisation qui tiendrait autant de l’Egypte antique que des contes des mille et une nuits, une plaine peuplée par deux villes et bordée de montagnes, royaume des bergers. Sir et Hénab se font face comme deux présences inconciliables. De Hénab, on ne sait pratiquement rien, si ce n’est qu’elle est historiquement le lieu de refuge des réprouvés siriotes. Hénab, ville haïe parce qu’elle n’est pas Sir, à peine un très imparfait reflet : « Hénab n’est qu’une flaque qui s’étend, sans idée, sans contours, tu l’abomines comme l’image même de ce que tu n’es pas », disent les habitants de Sir. Lire la suite

Solène de François Dominique

Les ombres sont un thème majeur de la littérature. Pour s’en assurer, on pourra retrouver combien elles ont inspiré les écrivains dans la volumineuse bibliographie qui leur est consacrée dans le site de la librairie Ombres blanches.

Ici, dans ce roman lumineux, au titre volontairement aveuglant de Solène, les ombres ont le mauvais rôle, comme souvent. Tout est pourtant en place pour que les personnages vivent leur réclusion autrement que dans l’angoisse de la plupart des huis-clos romanesques. Lire la suite

J’apprends l’hébreu de Denis Lachaud

Pratiquement symétriques, c’est ainsi que nous sommes conçus. Et aussi dotés d’une gravité. D’où naturellement conduits à la recherche d’un centre. Observons nos bébés, en équilibre incertain, bras et jambes en apnée, pris dans les plis de la chair, avant que d’être ces animaux debout, avançant un pied devant l’autre. Alors les ailes se replient, les bras tombent à la verticale et leur balancement accompagne la marche. Et les yeux vont de droite à gauche, ou de gauche à droite, et c’est ainsi que le réel que nous appréhendons semble le mieux à notre portée. Mais sommes-nous bien égaux dans ce rapport à notre latéralité, qui est un rapport au milieu, et qui produit un rapport à l’espace. Marcher droit ne serait peut-être pas donné à tout le monde. Lire la suite