16 – Jean Giono, Colline

Dans une vieille édition Gallimard cartonnée, rouge, qui fait penser aux livres d’enfance adorés parce que plein de secrets au moment de les ouvrir, mais à ceux aussi des bouquinistes entassés, moins aimés pour lors, ce texte de Giono, Colline, nous tient entre ses mains, par sa violence autant que par sa beauté. La colère des dieux, Giono la place, lui, au profond du vivant, et d’abord dans le langage. Les collines, aussi douces soient-elles, se mettent à bouger sous le regard inquiet de ses paysans. Le paysage cesse d’être un tableau et la mort attendue du vieux, personnage central réduit à un souffle, suspend tout le texte. Mais le vacillement a du bon. Joue contre terre, le monde écouté, presque palpé, y redevient sensible. Le cœur bat derrière l’écorce des arbres, le sang circule sous la bêche, et c’est bien à cette conscience d’une nature sensible que Giono invite ses personnages et ses lecteurs. Il éteindra le feu colérique, mais une fois ses braises attisées et comprises. Il mènera au bout du vivant, au plus près de la mort, vers une prise de conscience, l’Homme impropre. Sous la douceur trompeuse de Colline, il est un chemin de croix qui a moins à voir avec quelque religion qu’avec un panthéisme troublant. De Giono en revenant vers Ramuz, de Giono aux paysages aragonais de Llamazares, à traverser aussi certaines photos de Bernard Plossu, c’est une terre meurtrie qui fait sens mais dont les aspérités prouvent à l’homme qu’elle est encore vivante.

Jean Giono, Colline, Grasset, Cahiers rouges.

La vie des plantes

Avant Jérusalem, avant La ligue des gentlemen extraordinairesLes filles perduesPrometheaV pour vendettaFrom Hell ou The WatchmenAlan Moore a déployé son fabuleux talent de conteur en reprenant le comics Swamp thing, créé par Len Wein et Berni Wrightson. Alors que les épisodes initiaux suivaient les aventures et la quête d’humanité du docteur Alec Holland, transformé en créature du marais suite à l’explosion criminelle de son laboratoire dans un bayou de Louisiane, Alan Moore dynamite et retourne très vite l’intrigue de manière assez folle. La créature du marais n’est pas Alec Holland, c’est, en réalité, un être végétal né de l’explosion chimique et devenu le support de la conscience du scientifique, qui lui est bien mort. La créature du marais devra donc faire le deuil de cette humanité rêvée et accueillir et devenir cette vie et cette forme d’incarnation des plantes qui la rattache à la nature entière.

Sa mission super-héroïque s’en trouvera ainsi considérablement élargie : il ne s’agit plus seulement de recouvrer sa propre identité, ni même de sauver l’humanité, il faudra désormais tâcher de préserver aussi ce monde végétal et la vie elle-même qui irrigue chaque être vivant. Et si l’atmosphère est toujours bien celle d’un comics horrifique, avec son bayou poisseux, les insectes qui grouillent, les cadavres en décomposition, les morts-vivants, si la folie guette et que la terreur attend, tapie, cette nouvelle dimension cosmique du héros, qui est donc aussi un monstre, lui confère quelque chose de solaire qui donne au marais lui-même des allures de paradis. Ce que rend parfaitement le dessin de Stephen Bissette : la créature du marais est un beau monstre dont la parure et les couleurs changent au fil des saisons.

Singulier retournement qui voit ce marais, source de peur et de mort, un enfer à fuir, devenir source de vie à protéger et d’une certaine façon même foyer. Et la descente aux enfers qu’effectuera la créature du marais, qui la rapproche d’Ulysse, Orphée ou Dante, montrera que l’enfer, davantage qu’un coin de nature, même poisseux, est ce que l’homme imagine. Changeant ainsi sens et images, osant par ailleurs, comme il le fera dans nombre de ses oeuvres ultérieures, varier les styles, les tons et les registres, en une architecture sophistiquée, Alan Moore prouve déjà qu’il est un immense magicien. Le deuxième tome de cette édition intégrale qui en comptera trois est à paraître prochainement.

 

Alan Moore en dédicace (2006). Licence CC by SA.

LA RECHERCHE DE SOI

« Écrire, c’était la seule chose qui peuplait ma vie et qui l’enchantait. Je l’ai fait. L’écriture ne m’a jamais quittée. » Marguerite Duras

 

Écrire sur soi et pour soi devient au XXe siècle – le siècle de Proust – un enjeu majeur de l’histoire littéraire, jusqu’à ce que l’on nommera l’autofiction. Petit parcours de quelques voix qui se cherchent et qui parfois arrivent à s’entrevoir dans les reflets de l’écriture.


 

Le bavard
Des Forêts, René-Louis, Gallimard, 1978

« Le Bavard, publié en 1946, remanié en 1963, pure contamination des mots les uns avec les autres, étend cette contagion avec une rage qui offre peu d’exemples à l’ensemble des protagonistes du drame, gagne à sa cause délétère les figures mêmes de l’auteur et du lecteur, provoquant de la sorte un rare et extraordinaire malaise. » Les éditions Gallimard.

« Publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Le Bavard de Louis-René des Forêt interroge le pouvoir de la parole. Cette œuvre singulière, resté confidentielle à sa parution, est devenue dans les années 1960 un livre de référence pour toute une génération. » Lire la suite de la critique d’Amaury Nauroy.

ÉCOUTER LA LECTURE DE NATHALIE VINOT

Continuer la lecture