Neuves lectures antiques

Un livre ne vient jamais seul. Il en convoque aussi d’autres et nos lectures souvent se répondent et correspondent, se reliant entre elles en une cohérence étrange. Ainsi, deux livres à la démarche tout à fait différente voire opposée se rejoignent : La philosophie antique de Pierre Vesperini et Le Phédon, Philosopher en présence de la mort de Benny Lévy, issu d’un de ses cours sur le dialogue de Platon.

Dans son ouvrage, Pierre Vesperini étudie en historien la manière dont les anciens comprenaient la pratique ou plutôt les différentes pratiques de la philosophie. Par là, il dresse des portraits des philosophes grecs et latins assez éloignés de ceux auxquels nos manuels nous ont habitués. La philosophie antique apparaît ainsi sous un nouveau jour. Elle n’est plus le prodrome au déploiement de la raison occidentale, ni la phase préparatoire de notre modernité. Elle devient plus étrange, plus large, plus riche, plus diverse. À bien des égards, la philosophie antique dans ses différentes réalisations et sous divers aspects est une fête : célébration religieuse, performance, banquet des savoirs, jeu, délassement. Pierre Vesperini nous permet de porter un regard déshabitué sur un héritage que nous pensions acquis et familier, nous invitant ainsi à envisager autrement notre pratique des savoirs et peut-être aussi, plus généralement, nous-mêmes.

Raphaël, détail de la peinture L’école d’Athènes, avec Platon à gauche et Aristote à droite.

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22 – Le livre de ma mère

Tenir sa mère âgée au bout du fil avec les petits projets du jour à raconter, beaucoup de répétitions, comme on déferait un pull tricoté pour prolonger la conversation et surtout ne pas la perdre dans l’humeur, chercher le sourire derrière une peine qui tout en pudeur ne se dira pas. Des livres où ils ont dit l’amour d’une mère jeune, âgée, vieillie, perdue, on pourrait en trouver d’autres, plein, des modèles de phrases ou de mots pour relayer nos silences parlants devant celles qui à beaucoup, j’espère, doivent manquer aujourd’hui. L’hommage à la mère n’est jamais aussi vital que dans la perte et la distance forcée qui renvoie l’adulte à sa posture d’enfant replié, en attente.

Albert Cohen, Le livre de ma mère, Gallimard, Folio.

21 – La chute du ciel

Que le ciel ne nous tombe pas sur la tête. Que la canopée le retienne. Qu’ils aient le temps de se préparer à repartir par petits groupes en forêts, pour se protéger, confinés dans l’Amazonie brésilienne, cette géante attaquée, leur refuge pourtant. Encore une fois, parce que ce n’est pas la première épidémie, le peuple des Yanomami réagit au mauvais sort d’une terre globalisée. Mais aujourd’hui, « nous sommes tous devenus amérindiens !» soutient Bruce Albert dans un court article du 19 avril 2020 (Le Monde), confinés, loin d’eux, nos proches ou notre communauté. Un sentiment de vulnérabilité collective jusque-là inconnu s’impose. Retranchés en nos forêts intérieures, nous sommes tous devenus amérindiens, et si peu préparés à tant d’exotisme.

Davi Kopenawa et Bruce Albert, La chute du ciel, Pocket, coll. Terre Humaine.

20 – Marguerite Yourcenar, L’oeuvre au noir

L’ailleurs, Marguerite Yourcenar nous le procure par le mélange des temps mais ses récits sont autre chose que des évasions ; ils nous rapprochent. De son érudition, elle use comme un déploiement méditatif et cela la mène à une écriture de visions. De sa nuit intérieure, elle voit agir des personnages élégants dans leur pouvoir, sortis du passé, fictif ou pas, mais dont les destins, à l’instar des héros grecs, interrogent le rapport de l’homme à l’universel. Et le corps, ici, a bien son rôle à jouer. Les maladies et les défaillances qui le font parler guident plus amplement la lecture de cet universel, car à travers le savoir médical et les observations audacieuses de Zénon, mais déjà chez les confidences d’un grand empereur en proie aux douleurs de la vieillesse, Hadrien, ce sont les hommes qui nous frappent plutôt que les maîtres. Le corps analysé, un peu plus transparent et lucide, devient le vecteur d’une vérité scientifique et philosophique qui s’accorde difficilement avec le politique.

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir, Folio.

19 – Virgile, L’Éneide

Tour quotidien, laissez-passer en poche, nous retombons sur nos pas et au-dessus de nos têtes, cette affiche annonçant un spectacle de théâtre daté de fin mars, qui n’aura pas eu lieu donc. L’Énéide n’aura pas lieu, ou bien autrement : je venais d’approcher ce livre, joli hasard, la veille. Je retombe sur mes pas, donc. De ses aventures, de ses combats, de son errance et de son ancrage, Enée nous parle et cette rue montante à ce moment s’étale comme la mer que je touche en rêve si souvent, en nage libre, suivant de nouveaux courants, chauds et plus calmes. À se laisser porter ainsi, le voyage vers d’autres horizons apparaît si durable.

Virgile, L’Éneide, trad. Paul Veyne.

L’autre roman victorien

Thomas Hardy, les sœurs Brontë, William Thackeray, George Eliot ou encore Charles Dickens ne sont qu’une des facettes de la littérature britannique de l’époque victorienne. Celle du naturalisme qui suit l’époque romantique, celle d’un roman social et psychologique. Un roman de « cottage » dans des campagnes verdoyantes et de salons tout a fait « cosy », un roman dans lequel les drames se nouent et de dénouent à l’heure du « five o’clock tea ».
Mais à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, L’Angleterre va voir s’épanouir une autre manière de faire du roman. Des histoires portées par un souffle aventureux, les livres ouverts sur l’immensité du territoire britannique : le Commonwealth, mais aussi des livres qui se veulent le reflet de l’industrialisation du pays.

Portrait of Henry James, huile sur toile de John Singer Sargent (1913)

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Cap au pire

Dans les moments de doute, de lassitude, nous avons tous nos refuges. Sport, méditation, séries, cuisine, drogue… moi c’est la lecture de Beckett. Plus particulièrement ses textes tardifs, les plus épurés, les plus abstraits. Lors des trop-pleins de lecture, de travail, d’événements, je les lis à voix haute. C’est l’affaire d’une ou deux heures, au prix d’une concentration totale. Le seul moyen que j’ai trouvé pour les comprendre, les vivre, et revenir à l’os de ce qu’est la littérature, dans ce qu’elle a de minimal et de plus fort.
Ainsi Compagnie, dans lequel le narrateur se demande s’il est seul, accompagné, si même c’est bien lui qui est là, s’il y a vraiment quelqu’un. S’il est possible de dire quelque chose, en une litanie, une tentative toujours repoussée, toujours avortée.Une forme de doute absolu qui me touche davantage que celui de Descartes. C’est une expérience difficile, parfois pénible, mais pour moi au plus proche de ce qu’est la vie.

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Girl in a Band

Les amateurs de rock ont le confinement malheureux. Leurs concerts sont annulés, ils ne peuvent pousser le son quand les voisins télé-travaillent, se sentent bien seuls en dansant dans le salon, n’ont plus l’occasion d’arborer toute leur panoplie…Personnellement abattu, découragé par mes proches d’écouter de l’indus, frustré de ne pouvoir pogoter plutôt que de faire des exercices de gainage, j’ai dû me résoudre à lire des livres sur le rock. J’ai donc pris Girl in a Band, l’autobiographie de Kim Gordon. Ecrit peu après son divorce d’avec Thurston Moore, et la séparation de leur groupe Sonic Youth, c’est un récit étrangement zen.

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Quarante d’ans d’édition. Épisode 8. Cent et une manières de « faire des livres » (2)

Ailleurs, et à l’heure d’une génération de lecteurs avides d’émotions littéraires, tout reconnaissants envers des poètes et des prosateurs trop oubliés ou ignorés, on ouvre un temps modeste de redécouvertes. Les maisons comme « Le Tout sur le tout » ou « Le Temps qu’il fait » savent leur dette à l’histoire, et aiment partager avec leurs auteurs ; d’ailleurs ils en ont même en commun. En 1981, Guy Ponsart pour la première a donné le titre d’un roman d’Henri Calet à sa maison, Georges Monti, pour la seconde, a choisi le roman d’Armand Robin comme patronyme de la sienne. Un goût pour l’anarchisme, cher au poète Robin, un goût pour son talent de polyglotte et de traducteur, de passeur de voix. C’est avec la reprise d’un texte d’Armand Robin publié en 1953 par Minuit, La Fausse parole, que débute ce qui reste un des plus beaux et des plus originaux catalogues des quatre dernières décennies. L’écrivain-comète Luc Dietrich, mort à trente ans en 1944, les languedociens Joseph Delteil et André de Richaud, le vieil André Dhôtel ou Henri Thomas, tous veillent sur la maison qui les accueille. Georges Monti destine son activité au roman, à la poésie, mais aussi à bien des formes brèves, récits, nouvelles. Comment ne pas citer à ce propos la traduction par Michel Orcel des Dix petites pièces philosophiquesde Léopardi, le grand philosophe et poète italien totalement oublié ? Les poètes savent d’ailleurs ouvrir la porte de la maison. Nombre d’entre eux, dont Jude Stéfan, Jean-Claude Pirotte ou Christian Bobin, n’ignorent pas combien ils doivent au Temps qu’il fait, comme les écrivains et photographes Gérard Macé ou Jean-Loup Trassard qui exposent ici, dans de beaux volumes simples, leurs images en noir et blanc.

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18 .Frans Masereel, La ville

Progresser dans un récit, c’est se laisser traverser par une épaisseur, remonter en arrière sans perdre de vue un cap. Il y a du temps dedans, et cela peut passer par l’image quand on découvre la portée narrative des gravures de Frans Masereel : beaucoup d’évènements sociaux et politiques, toute une époque, et ce temps long qui s’impose par la succession des tableaux. Aujourd’hui, les évènements ont mis à l’arrêt notre temps collectif sans nous avoir laisser le temps de le comprendre. Alors ce temps, on ne cesse de le reconstruire, comme pour contrer cette pause, se redonner de la durée, et se réinscrire dans la boucle. On y évalue le décalage de notre insouciance face à cette présence invisible, notre esprit porté ailleurs quand elle s’approchait à pas de loup. On laissera pourtant le patient zéro à quelques journalistes prêtes à fouiller dans les papiers des épidémiologistes pour se rendre compte que du début il est difficile de témoigner. Pas de début donc, mais des images, des chiffres et des courbes en tout sens. Il nous faut des marqueurs pour envisager une suite. On se repasse le film d’avant et on anticipe le film d’après.

Frans Masereel, La ville, éd. Cent pages.