15 – Ovide, Les métamorphoses

Avant tout, il y avait le chaos, avec de l’énergie et des éléments en puissance, sous la force desquels les dieux et les hommes s’accordèrent. Le calme résistait aux histoires d’amour, d’infidélités, de vengeance et aux faits d’arme. C’était un grand poème qui occupait nos journées et préoccupait nos soirées. La répétition y était rassurante. Tout finissait par passer et tout pouvait recommencer. Mais ce cycle trouvera-t-il à se briser en quelque point de rupture ? Loin des prophéties et des adeptes du survivalisme, il est encore confortable de raccorder les évènements du dehors à une nouvelle colère des dieux. Tout reste poétique alors, encore.

Ovide, Les métamorphoses, Folio.

Amuleto

La lecture des belles « discussions » de Thomas et Suzanne m’a amené à relire, des années après, ce texte confiné.

Auxilio Lacouture, « mère des poètes mexicains », lorsqu’elle comprend que l’armée a violé l’autonomie de l’université de Mexico DF en septembre 1969, peu avant le massacre de Tlatelolco, s’y trouve. Dans les toilettes du quatrième étage, exactement. Elle décide de résister. Et reste dans les toilettes quatorze jours durant, occupant, seule, la dernière, depuis sa pièce taboue, le lieu de la pensée, de la culture, de la transmission. Et elle raconte, se raconte, nous raconte : la vie vagabonde, le passé, le futur, l’histoire des poètes d’avant-garde, la rencontre aussi avec le jeune Arturito Belano, son poète préféré, alter-ego de Roberto Bolaño, auteur de ce superbe roman.

Comme me le disait il y a peu mon très cher collègue Nicolas, « le propre de ces livres où le personnage est enfermé, c’est d’être au maximum ouvert sur le monde ».

Amuleto, Roberto Bolano, dans Œuvres complètes 1, Éditions de l’Olivier, 2020.

14 – La fin du courage

Le vocabulaire et les travaux de Cynthia Fleury résonne dans nos petites têtes pour porter cette prière collective que certains, médecins et autres gens informés, formulent depuis longtemps, et que l’actualité tragique rend plus significative aujourd’hui à nos yeux souvent étroits qui ne croient que ce qu’ils voient. Cynthia Fleury a sans doute parlé comme d’autres, invitée sur France inter ou France culture pour accompagner la boucle infinie des discussions : le courage durable parce que collectif, en amont ici du politique, contre le sacrifice individuel ; la prière en somme unie des uns qui s’en remettent aux mains des autres ; puissantes pour le commun des mortels, ces autorités hospitalières si noyées dans l’action qu’elle ne sauraient se soucier des représentations. Mais on entend certains déjà réclamer un procès après, celui de la fin du courage peut-être, quand des logiques de rentabilité l’auront emporté au détriment du sens, c’est-à-dire d’une éthique prête à se poser toutes les questions essentielles au soin de l’humain. Prière pour que ce procès ait lieu au cœur d’une vie plus consciente qui savourera son sens.

 

12 – Croire aux fauves

Devant les barreaux-frontières de mon balcon, je pense aux barreaux de la fenêtre du rez-de-chaussée de ma vieille maison ariégeoise. Ils y étaient et ils y restent, plus qu’une décoration sur la façade rénovée, ces barreaux. Ils nous protègent de la forêt aux bêtes sauvages, du visible et de l’invisible, la nuit. Ils agissent. Une quarantaine d’ours, peut-être, si proches de nous, si silencieux pourtant. L’ours s’approchera quoi qu’il en soit quand Nastassja Martin y pensera. Et sans aller si loin que le Kamtchatka, l’ours fait déjà fi de l’homme, cruel près des bergers sur le piémont, bruns dans nos rêves enfantins, il reste cet autre qui nous ressemble, animal-frontière, limite à ne pas dépasser. De l’ours, il importe de ne jamais croiser le regard, car en nous il déteste se voir ; médusé alors, l’effroi de l’humain lui sauterait-il aux yeux ?

Nastassja Martin, Croire aux fauves, Verticales, 9782072849787

Le retour du printemps

Lecteur depuis des années des Carnets de notes de Bergounioux, c’est devenu pour moi une tradition, un printemps sur deux, que d’en lire un volume en regardant les bourgeons sortir. La place qu’il donne à la nature, à la pêche, à ses recherches entomologiques, aux minéraux, m’aide à sortir de la grisaille et de l’humidité hivernales. Et en cette saison plus calme en nouveautés en librairie, j’apprécie d’aborder le temps long, la vie qui passe, qui se construit par habitudes, par gestes sans arrêt recommencés qu’il retranscrit merveilleusement. Comme l’humain n’échappe pas aux cycles de la nature, et ne peut vivre qu’en s’intégrant à la Vie.

Pierre Bergounioux

Cette année, le plaisir est différent.J’ai toujours le bonheur de voir les tulipes éclore, de semer des basilics, de planter de nouvelles variétés de thyms, de sauges. Je mesure d’autant mieux ma chance, qui doit tellement manquer à nombre d’entre nous. Et pourtant. Lors de ces années 2011-2015, Bergounioux se retire dans la lecture. Les soucis de santé accaparent sa pensée, son corps. Il sort moins, souffre du froid, craint le vieillissement, l’ombre de la mort, jour après jour. La différence de ton est palpable, l’angoisse omniprésente.
Mais si je n’y trouve pas ce que j’étais venu y chercher, c’est une nouvelle aventure de lecture que ce quatrième Carnet. Plus sombre, parfois même renfermé, aigre. Je n’arrive pas à le lire d’une traite, comme les autres. Je ressens le besoin d’aérer ma lecture, de reprendre du souffle. Certainement, ce sera l’un de ceux dont je me souviendrai le mieux, qui montre que chaque cycle ne reproduit pas à l’identique le précédent, mais évolue par touches sensibles.

11 – Savoir revivre

Au moment où vivre en société devient compliqué, la vie en autarcie offrirait-elle la qualité heureuse et naïve de la complétude ? En cette période inconfortable, n’est-il pas de bon augure d’ailleurs de revoir les bases ? La liste des devoirs, précieux apprentissages, pourrait être longue. Apprendre la couture pour fabriquer ses propres nippes, concocter ses remèdes et potions médicinales, connaître les bons voisinages de légumes, analyser les ciels du clair de lune. A chacun son jardin, nous avons ici le temps de l’exploiter, mais le jardinier se doit d’être pragmatique ! Du plan solide de la maison à la souplesse architecturale de notre corps, entre le hobo des années 30 et le hippie des 70’s, nous avons encore une marge de progression pour entrer en autosuffisance, nous qui savons tout juste allumer un feu de bois.

Jacques Massacrier, Savoir revivre, éditions du devin.

10 – La cheffe, roman d’une cuisinière

Quatre dents de lait tordaient une galette de riz pour patienter. Il cuisine pour celle qui est fatiguée. Le repas mijote, rassurant. Les aliments pesés. Il y a pensé. Il a du goût beaucoup, le sens de la composition. Et ce portrait de cheffe dressé par une grande auteure, et ce refrain qui fait ressurgir Peau d’âne de Jacques Demy, tout se mélange, dans une jatte plate, et sans plus de discours, allumez votre four.

Marie Ndiaye, La cheffe, roman d’une cuisinière, Folio, Gallimard.

9 – Nouvelles de Pétersboug

Mais qu’ont-ils donc tous ces gens à cacher leur visage ? Ont-ils perdu leur bout de nez ? Il se passe des choses étranges. Mais ça arrive ! Le major Kovaliov, renommé de St Pétersboug, en a fait la trouble expérience, parti un matin à la recherche de son nez disparu, son nez déguisé en Conseiller d’État, quelle invraisemblance ! Ici et là, au bal masqué, ils se déguisent à qui mieux mieux, mais comment se débrouillera Cyrano pour enfiler son masque, car « c’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »

Nikolaï Gogol, « Le nez », Nouvelles de Pétersboug, Babel.

8 – D’autres vies que la mienne

On voudrait se cacher des images, mais il y a des souvenirs qui remontent, celle d’un lit appareillé entre intubateurs et perfusions, ces blouses blanches, bleues, cotonneuses, couvertes jusqu’aux yeux. Le drame familial autour de la maladie fracassante qui ressurgit, dépassé pourtant, de peu, mais dépassé aujourd’hui, vieilli par chance. On repense à ça, moins pour soi que pour ces autres vies en suspens, fragiles, fragiles. De lien en lien, on en connaît à coup sûr de ces vies. Emmanuel Carrère qui s’est risqué, avec D’autres vies que la mienne, à l’intrusion de ces intimités fracassées interroge cette empathie qui, entre peur et pleurs, nous déborde. Par l’analyse de l’évènement, énonçant sans contours la fracture qui sépare l’avant de l’après, son écriture répare un peu. Elle se veut moins contenu que continue, une ligne possible pour affronter le désordre de la stupeur.

7 – Carte IGN 1748 OT – Gavarnie

Déplions la carte. Cirque de Troumouse, Pene Blanque, Pic de Néouvielle, cela lui saute aux yeux. Il y découvre des noms moins connus, décrypte les petits symboles, analyse le resserrement des traits orangés pour évaluer le relief, observe les zones bleues comme des aires de pic-nique, s’enfuit vers les hauteurs, cherche l’altitude la plus élevée. La géographie pour pousser les murs, c’est cela qui lui vient en tête. La précision des cartographes entraîne l’imagination. Ouvrir et lire une carte mobilise nos capacités d’abstraction. Quel plaisir !