« Mes amis » – Emmanuel Bove

Les Éditions l’Arbre Vengeur ont réédité ces derniers jours le livre d’Emmanuel Bove, Mes amis, avec préface de Jean- Luc Bitton, postface de Jean-Philippe Dubois, illustrations de Francois Ayroles, bandeau avec citation de Samuel Beckett, rabats et table, bref un très bel objet pour un très beau et grand texte.

Emmanuel Bove brosse le portrait de Victor Baton et de sa psychologie profonde. De plus, il décrit minutieusement une époque et un décor, la ville de Paris après la première guerre mondiale. Le ton de Bove, ironique et compatissant, réussit à émouvoir sur les histoires de Victor Baton, ancien combattant de la guerre 14-18, qui erre dans Paris à la recherche d’un ami. L’intrigue est simple et le constat désabusé car cette recherche semble immanquablement vouée a l’échec. Victor Baton est un personnage commun, dans le sens d’un personnage anonyme à la recherche de sa place dans la grande ville. Lire la suite

« Hank stone et le cœur de craie » – Carl Watson

Je découvre Carl Watson par un court texte, Hank stone et le cœur de craie, édité par la Vagabonde et je suis sidéré par son talent. Il y a une retenue dans son écriture et une créativité plastique qui le rend capable de dire vite et avec précision ce qui se passe dans l’esprit du dénommé Hank Stone.

Carl Watson écrit un monde en décomposition, une société qui se délite et la pauvreté qui isole et détruit. Il écrit la ville dans tout ce qui la compose, ses mouvements, ses sons, ceux qui la traversent, ceux qui l’habitent. Hank Stone habite dans un quartier pauvre de Chicago, l’Uptown Chicago qu’il observe par sa fenêtre. Hank Stone porte sur la ville un regard statique. C’est un observatoire à lui seul, qui concentre et stocke les bruits et les images de ce bout de quartier, bout du monde. Lire la suite

La rentrée littéraire : « Charognards » – Stéphane Vanderhaeghe

Stephane Vanderhaeghe part de l’argument du film de Hitchock, Les oiseaux, pour construire une des fictions les plus stimulantes de la rentrée.

Comme dans le film, nous sommes dans une petite ville qui se voit subitement sujette à l’inquiétante présence d’une nuée d’oiseaux charognards apparemment hostiles. Le narrateur dont nous ne connaîtrons pas l’identité nous raconte au jour le jour comment se prépare et se déroule ce qui ressemble à une invasion. Lire la suite

La rentrée littéraire : « Orfeo » – Richard Powers

La question de l’écriture du souvenir et de la mémoire est souvent au centre des romans de Richard Powers.

Trois fermiers s’en vont au bal (Éditions du Cherche Midi, Collection Lot 49 puis repris en 10\18) commence avec une photographie d’August Sander (1876 à Herdof près de Cologne -1964 à Cologne) intitulée «Trois fermiers du Westerland en route pour le bal», datée de 1914. Cette photo est le motif de départ du roman. Richard Powers fera continuer leur route à ces trois hommes dans un jeu de piste romanesque qui se déploie dans l’Histoire du XX siècle. Lire la suite

La rentrée littéraire : « Les prépondérants » – Hédi Kaddour

Ces derniers jours, jours de rentrée littéraire, beaucoup d’articles de journaux sont consacrés (à juste titre) au dernier livre d’Hédi Kaddour, Les prépondérants, édité chez Gallimard. J’en rajoute un en essayant, pour ne pas vous lasser, de ne pas raconter une fois de plus l’histoire de ce passionnant roman mais plutôt d’en parler dans son rapport avec l’un des éléments essentiels du livre, le cinéma. Lire la suite

La rentrée littéraire : « L’homme-tigre » – Eka Kurniawan

Je ne connais presque rien de la littérature et de la culture indonésienne. Il y a eu quelques romans, comme celui de Pramoedya Ananta Toer, Gadis Pantai – La fille du rivage, La folie Almayer de Conrad (sublime roman qui se déroule dans la jungle de Bornéo en Malaisie), aussi quelques petits souvenirs d’images de théâtre de marionnettes javanais, le réalisateur Apichatpong Weerasethakul s’il n’était pas lui-même, le grand cinéaste thaïlandais et non indonésien que nous connaissons pour ses magnifiques films Tropical Malady et Blissfully Yours. Donc beaucoup de confusion, d’approximation et une vague idée de la jungle.

Il faut bien commencer et ce sont les Éditions Sabine Wespieser qui me donnent cette chance en publiant en septembre le premier roman de Eka Kurniawan, L’homme-tigre, traduit de l’indonésien par Étienne Naveau. Il y a dans ce roman des caractéristiques culturelles, religieuses et sociales, des mythes et des légendes propres à l’Indonésie. Il y a aussi une géographie, des paysages et une végétation tropicale mystérieuse et abondante (aperçue en ce qui me concerne sous serre ou en photos). Mais ce n’est pas tout Lire la suite

La rentrée littéraire : « Les loups à leur porte » – Jérémy Fel

L’attention que l’on porte d’ordinaire aux premiers romans est toute particulière parce qu’elle est portée par l’espoir d’une promesse. Celle de la nouveauté de ton, de la découverte d’une nouvelle voix. La rentrée littéraire est un moment privilégié pour la découverte de ces voix là.

Il y a chez Jeremy Fel dans son roman Les loups à leur porte cette nouveauté qui se met à l’oeuvre. Ce qui frappe avant tout dans ce roman et qui fait – il me semble – sa réussite, c’est la précision de la mécanique  romanesque. Le livre est à bien des égards une machine formidablement huilée.  Ce ne serait pas incongru de parler de thriller. Lire la suite

La rentrée littéraire : « La cache » – Christophe Boltanski

Dans La cache, édité chez Stock, Christophe Boltanski compose un tableau de famille profond et délicat. C’est un premier roman que l’on a beaucoup aimé.

Le sens de la mémoire, de la conservation du souvenir, le défi à l’oubli, sont au cœur de ce très beau livre. Il réussit de manière assez remarquable à parler de l’histoire de sa famille en croisant les époques anciennes (celle de ses grands-parents, époque déjà presque légendaire), à des souvenirs d’un passé plus récent (celui de son enfance), avec le temps du moment.

Ce roman est fluide et précis, rempli de joie, de tendresse, d’incertitude et de doute. Le point de départ est « la » maison de la rue de Grenelle dans le XIVème arrondissement de Paris. C’est la scène, c’est le décor, qui ne varie pas beaucoup avec le temps. Il y a des cartons, des meubles utilisés à contre-emploi, des spectacles d’ombres qui se jouent un peu partout. Lire la suite

La rentrée littéraire : Marion Guillot et Yves Ravey chez Minuit.

Dans son premier roman à paraître en septembre aux Éditions de Minuit, Marion Guillot montre qu’il est possible d’aborder des questions profondes en choisissant le parti pris d’une comédie inquiétante, déstabilisante. Son roman a pour titre Changer d’air.

Paul Dubois est marié à Aude, ils ont deux enfants, il est enseignant, elle écrit des livres. Le jour de la rentrée scolaire de septembre, il est témoin de la chute d’une femme dans le port. Cet événement le convainc de changer de vie, de partir, certes pas très loin, mais tout de même, de s’en aller. Raconté à la première personne, l’écriture de Marion Guillot permet des plongées profondes et intimes dans la conscience de Paul Dubois. Le roman s’ordonne autour des expériences vécues par Paul en différentes scènes qui s’enchaînent et qui reconstituent cette tentative de nouvelle vie. Très vite, on s’aperçoit que Paul Dubois connaît quelques difficultés avec la vie. Pour contourner les concepts de psychanalyse, que je ne maîtrise pas bien et qui seraient soit exagérés, soit faux, soit menaçant par leur qualificatif, je peux dire sans trop me tromper que Paul Dubois se construit un système de vie complexe, bâti sur de surprenantes habitudes et sur des décisions brusques voire déroutantes pour son entourage. Lire la suite

Bientôt la rentrée littéraire… Le metteur en scène polonais

Antoine Mouton, Le metteur en scène polonais, chez Christian Bourgois en septembre.

Dans le premier roman d’Antoine Mouton, nous sommes en présence d’un metteur en scène polonais que l’adaptation d’un roman d’un auteur autrichien mort en pièce de théâtre est en train de rendre fou.

Peut-être il y a-t-il des époques où être sage, c’est être fou ; peut-être aussi que notre homme polonais a un terrain propice à la folie ; peut-être qu’être polonais est par nature une circonstance aggravante.

Dans ce cas précis, c’est le roman qui pose problème car il se comporte- le roman – comme un corps autonome, un objet organique. Et c’est un problème de mise en scène insoluble que de s’apercevoir que les personnages et leurs actions changent d’une lecture à l’autre. Lire la suite