19 – Virgile, L’Éneide

Tour quotidien, laissez-passer en poche, nous retombons sur nos pas et au-dessus de nos têtes, cette affiche annonçant un spectacle de théâtre daté de fin mars, qui n’aura pas eu lieu donc. L’Énéide n’aura pas lieu, ou bien autrement : je venais d’approcher ce livre, joli hasard, la veille. Je retombe sur mes pas, donc. De ses aventures, de ses combats, de son errance et de son ancrage, Enée nous parle et cette rue montante à ce moment s’étale comme la mer que je touche en rêve si souvent, en nage libre, suivant de nouveaux courants, chauds et plus calmes. À se laisser porter ainsi, le voyage vers d’autres horizons apparaît si durable.

Virgile, L’Éneide, trad. Paul Veyne.

Girl in a Band

Les amateurs de rock ont le confinement malheureux. Leurs concerts sont annulés, ils ne peuvent pousser le son quand les voisins télé-travaillent, se sentent bien seuls en dansant dans le salon, n’ont plus l’occasion d’arborer toute leur panoplie…Personnellement abattu, découragé par mes proches d’écouter de l’indus, frustré de ne pouvoir pogoter plutôt que de faire des exercices de gainage, j’ai dû me résoudre à lire des livres sur le rock. J’ai donc pris Girl in a Band, l’autobiographie de Kim Gordon. Ecrit peu après son divorce d’avec Thurston Moore, et la séparation de leur groupe Sonic Youth, c’est un récit étrangement zen.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 4. Artistes et modèles

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. En douze épisodes publiés progressivement sur le blog, Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

 

On se souvient que nous avons laissé hier ce récit en suspens avec le terme d’« engagement ». En France, le mot est objet de débats, d’études, de « disputes ». Depuis Voltaire jusqu’à Sartre et à Camus, en passant par Hugo et Zola, puis Gide, Barbusse et Malraux, le concours des intellectuels, des poètes, des écrivains, des artistes, à la vie sociale et politique, ne cesse de se discuter. Avant l’avènement des guerres coloniales, les temps ont été aux révolutions ou aux dictatures, aux conflits (Russie, Espagne, Allemagne, Italie). La dernière guerre aura imposé à chacun d’ouvrir les yeux, parfois à des choix personnels, résistance ou soumission. L’horreur nazie, les camps d’extermination, les massacres, le nombre sans fin des morts sur deux continents, la collaboration, la Résistance justement, puis l’espoir pour demain, sont autant de faits qui viennent assigner chacun à sa responsabilité. L’intellectuel qui ne peut donner que ce qu’il a, apporte ce qui l’engage le plus, ce auquel il tient par dessus tout : sa réputation, sa signature et son nom qui engagent sa pensée. Il dispose de sa liberté, et ne le fait jamais sans hésitation ni scrupules (René Rémond, 1959). Pour autant, dès la guerre finie, le débat politique est véritablement engagé. Les revues nouvelles sont les lieux indiqués de cette expression, et le resteront longtemps. Dans Les Temps modernes, Sartre et Merleau-Ponty, en accord avant la rupture, vont s’opposer sur la sortie du capitalisme, des projets et des moyens. L’humanisme des sociétés capitalistes, si réel et si précieux qu’il puisse être pour ceux qui en bénéficient, ne descend pas du citoyen jusqu’à l’homme, ne supprime ni le chômage, ni la guerre, ni l’exploitation coloniale, et, par là même, il est le privilège de quelques-uns et non le bien de tous. (Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, 1947). Si les principes d’égalité et de justice sociale sont ainsi au cœur des discussions dans ce temps des communismes espérés et des « socialismes réels », des ambigüités dans les choix, les débats autour des enjeux politiques engagent la liberté comme une valeur essentielle.

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Le non-agir efficace

« Pratique le non-agir,
fais le non-faire,
goûte le sans-saveur,
considère le petit comme le grand
et le peu comme beaucoup.
Attaque une difficulté
dans ses éléments faciles,
accomplis une grande œuvre
par de menus actes.
La chose la plus difficile au monde
se réduit finalement à des éléments faciles.
L’œuvre la plus grandiose s’accomplit nécessairement par de menus actes. »
Lao Tseu, Tao-tö king, traduction de Liou Kia-Hway, chez Gallimard.

Confinés, c’est en restant chez soi, c’est en n’effectuant pas nos tâches habituelles que nous permettons l’interruption de la circulation et de la diffusion du virus du covid-19. En ce sens, cette cessation d’activité pour la plupart d’entres nous est d’une évidente efficience, d’une salutaire efficacité. D’où sa nécessité. S’il peut paraître étrange et paradoxal qu’une absence d’action, qu’un acte négligeable, puisse avoir un effet réel et positif, la pensée chinoise l’a néanmoins envisagé depuis longtemps à travers la notion pratique de wu wei qui signifie « non-agir ».

Le philosophe Lao Tseu

Et si Lao Tseu et Tchouang Tseu, ainsi que toute une tradition ultérieure ne semblent pas avoir examiné une situation telle que nous la vivons aujourd’hui, ils ont pour autant considéré le fait de ne pas agir, de ne pas être utile, d’être insignifiant comme étant riche de ressources insoupçonnées : le grand arbre noueux au bord du chemin ne pourra pas faire de planches ni même du bois de chauffage, mais, par cela même, il pourra prodiguer de l’ombre en été et servir d’abri, de même que c’est par le vide en elle que la cruche ou tout autre récipient peut recueillir le liquide qu’elle pourra ensuite reverser. C’est, en effet, une grande leçon qu’il n’est pas de pur néant, que le rien, que le presque rien, le moindre, le nul ou même le vide, le fade et l’obscur peuvent être des ressources et que le retrait, le repos, l’arrêt et l’absence peuvent aussi susciter de nouveaux possibles. Ainsi, la lecture des maîtres taoïstes et d’autres auteurs de cette culture chinoise ou plus largement asiatique qu’ils ont si fortement imprégnée peut être instructive et précieuse en cette période où il nous est impératif de pratiquer le « non-agir ».

13 – La Vie

Un flottement, une perte de repères, la musique d’une flûte qui nous ramène au temps présent et facilite les connexions avec l’imaginaire, cette fois-ci himalayen, dans les épreuves de La vie de Milarepa, si chère à Adrien. C’est alors que, attentive, la respiration se ralentit, la conscience s’intensifie, puis s’abandonne vers un mouvement méditatif qui soulage, un instant, de la peur des lendemains. La colère, la rage, les forces vives, jusqu’à la souffrance s’expriment dans cette aventure légendaire menée au bout pour que s’accomplisse enfin le vide de la mystique.

Milarépa, , La vie, Seuil, Points.

Rendre à Nithard ce qui lui appartient

Au IXe siècle, les petits fils de Charlemagne se disputent  son empire. En 842, deux d’entre eux, Charles le Chauve et Louis le Germanique signent un traité d’alliance contre leur frère aîné Lothaire Ier. Cet accord, plus connu sous le nom des « serments » de Strasbourg est prêté en deux langues, français (langue romane) et germanique (langue tudesque), et marque la naissance du français écrit.

Nithard est un laïc, petit fils de Charlemagne et compagnon de Charles le Chauve dont il est le cousin et qui le charge d’écrire une chronique de son temps (Histoire des fils de Louis le Pieux).

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L’agenda Pléiade 2019 est arrivé !

Depuis le 18 octobre, Ombres blanches est heureux de vous offrir l’Agenda Pléiade 2019 pour l’achat de deux volumes de la collection !

Cette nouvelle édition de l’agenda rassemble des dessins de Serge Bloch.

Pour rappel, la collection La pléiade s’est enrichie récemment de quatre nouveautés :

Les romans, récits, nouvelles de Kafka dans une nouvelle traduction.

Les Lais du moyen-âge.

Oeuvres II de Jean d’Ormesson.

Le coffret La Bible.

L’agenda pléiade 2019

Encore un peu d’été avec Socrate

Pour la seule fois dans l’œuvre de Platon, Socrate sort de la ville pour suivre Phèdre qui semble cacher quelque chose. Arbres et plantes n’ont pas encore été brûlés par le soleil, mais la chaleur déjà assomme. Nous sommes au bord d’une rivière, l’Illissos, à l’ombre du platane et du gattilier. Il est bientôt midi : « C’est le chant mélodieux de l’été, qui répond au chœur des cigales ». Mais que cache Phèdre ? Un discours écrit du grand orateur Lysias qu’il s’apprêtait à lire seul loin du monde.

La rivière Ilissos aujourd’hui, dans l’un des rares passages qui ne soit pas encore canalisé. Licence CC by SA

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Archéologie visionnaire

Je ne sais dans quelle mesure, en 1985, il était établi que toutes nos données écrites, parlées ou chantées, photographiées ou filmées, toutes nos archives, quel que soit leur support, allaient être inexorablement transmises par des fibres optiques et traduites en code binaire, que tous nos différents médias, tous nos divers supports et lecteurs de données, allaient inévitablement se résoudre en un seul, les intégrant tous, ordinateurs, tablettes ou smartphones. Mais la manière dont le théoricien des médias Friedrich Kittler (1943-2011) l’affirme dans son introduction, écrite donc au milieu des années 1980, offre à son ouvrage une tonalité visionnaire dont la suite du propos ne fera que confirmer le vertige initial.

Friedrich Kittler en 2009

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Le Mahabharata, plus grand poème jamais composé par l’homme

C’est vraisemblablement le plus grand poème jamais composé (il compte environ 200 000 vers, l’édition critique de Pune comprend 13 000 pages réparties en 19 livres). La date de rédaction est incertaine, entre le IVe siècle avant notre ère et le IVe siècle après. Comme pour l’Iliade et l’Odyssée, l’existence de son auteur supposé, ici le légendaire Vyasa, le « compilateur », est sujette à controverse : n’a-t-il pas fallu des générations et des générations de rhapsodes et d’ingénieux poètes ou bien des réunions concertées d’astucieux brahmanes pour faire naître une telle épopée ? Mais comme Homère, la cohérence de l’architecture d’ensemble, l’empreinte très caractéristique d’une langue et d’un certain regard porté sur les choses, peuvent plaider en faveur d’un seul individu à l’origine de l’œuvre.

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