L’autre roman victorien

Thomas Hardy, les sœurs Brontë, William Thackeray, George Eliot ou encore Charles Dickens ne sont qu’une des facettes de la littérature britannique de l’époque victorienne. Celle du naturalisme qui suit l’époque romantique, celle d’un roman social et psychologique. Un roman de « cottage » dans des campagnes verdoyantes et de salons tout a fait « cosy », un roman dans lequel les drames se nouent et de dénouent à l’heure du « five o’clock tea ».
Mais à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, L’Angleterre va voir s’épanouir une autre manière de faire du roman. Des histoires portées par un souffle aventureux, les livres ouverts sur l’immensité du territoire britannique : le Commonwealth, mais aussi des livres qui se veulent le reflet de l’industrialisation du pays.

Portrait of Henry James, huile sur toile de John Singer Sargent (1913)

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Amuleto

La lecture des belles « discussions » de Thomas et Suzanne m’a amené à relire, des années après, ce texte confiné.

Auxilio Lacouture, « mère des poètes mexicains », lorsqu’elle comprend que l’armée a violé l’autonomie de l’université de Mexico DF en septembre 1969, peu avant le massacre de Tlatelolco, s’y trouve. Dans les toilettes du quatrième étage, exactement. Elle décide de résister. Et reste dans les toilettes quatorze jours durant, occupant, seule, la dernière, depuis sa pièce taboue, le lieu de la pensée, de la culture, de la transmission. Et elle raconte, se raconte, nous raconte : la vie vagabonde, le passé, le futur, l’histoire des poètes d’avant-garde, la rencontre aussi avec le jeune Arturito Belano, son poète préféré, alter-ego de Roberto Bolaño, auteur de ce superbe roman.

Comme me le disait il y a peu mon très cher collègue Nicolas, « le propre de ces livres où le personnage est enfermé, c’est d’être au maximum ouvert sur le monde ».

Amuleto, Roberto Bolano, dans Œuvres complètes 1, Éditions de l’Olivier, 2020.

Quarante ans d’édition en France. Épisode 3. La traduction (suite). De belles demeures pour étrangers.

Trop long de faire le tour complet de ce dont le libraire et le lecteur disposent à la naissance de Verdier et des quelques maisons nouvelles, petites et jeunes, indépendantes, que nous découvrirons dans les prochains jours. Nous avons évoqué hier deux maisons nées de la guerre, Le Seuil et Robert Laffont, et l’une, matricielle pour la littérature du 20e siècle, issue en 1913 de la Nouvelle Revue Française. Entre 1900 et 1914 seront créées, outre Gallimard, Grasset et Albin-Michel. Si Grasset n’a pas dédaigné le roman étranger (se souvenir du Journal de Kafka et de sa traduction en 1945 par Marthe Robert), la maison, fondée en 1907 et reprise par Hachette en 1954, laisse avant sa restructuration en 1981 bien des livres d’auteurs étrangers. Pour autant, on ne distingue pas une véritable politique pour la traduction. Il n’en est pas de même pour les éditions Albin-Michel, qui portent depuis un demi-siècle déjà leurs regards au-delà des frontières.

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Orr nie car… ?

Ça fait des années que ce bouquin traîne sur mes étagères, la vieille édition de chez Denoël achetée à une braderie, et ça fait autant d’années que j’entends parler de Iain Banks, de cet écossais qui a écrit Le Cycle de la Culture, et plein d’autres choses, et que ça vaut plus qu’un simple coup d’œil. Alors quand je me suis retrouvé il y a quelques jours sans bouquin entre les mains à 1h du mat’, je l’ai ouvert et je me suis dit que c’était le moment. Et j’ai bien fait. Si vous aimez Dick, Priest ou Ballard, si vous aimez cette SF qui a émergé après la période « vers l’infini et au-delà » qui se recentre sur l’humain, sur notre perception de la réalité, qui s’enfonce dans l’inconscient, alors vous aimerez ENtreFER de Banks (The Bridge en VO, belle réussite que ce titre français).

Le premier chapitre est troublant. Le récit s’ouvre sur un accident de voiture venant de se produire à hauteur d’un pont, accident dans lequel le narrateur est impliqué, coincé au sein de la tôle froissée. Mais nous abandonnons rapidement le blessé pour changer de niveau et découvrir John Orr (équivalent du John Doe anglais, son nom fait écho au George Orr d’Ursula Le Guin dans l‘Autre Côté du rêve). Ce dernier est coincé dans une ville construite sur un pont – un pont qui n’a ni début ni fin et dont personne ne sait où il mène ni d’où il vient. Il s’y est échoué, rejeté par la mer, inconscient. Pris en charge par le Dr Joyce et bien incapable d’expliquer son mal, John Orr croise la route de personnages singuliers, et notamment d’Aberlaine Arrol, une femme dont les bas de nylon lui rappelle la structure impressionnante du pont. Lire la suite

LIVRES À OFFRIR (2) – Littérature française et étrangère

Noël approche, et avec, son lot de cadeaux et de surprises. Pour vous donner quelques idées, les libraires d’Ombres Blanches vous proposent de découvrir ici leurs sélections de LIVRES À OFFRIR. De quoi combler d’éventuelles pannes d’inspiration.

Des livres pour tous les âges et pour tous les goûts, des livres dans tous les domaines, des livres dans tous les formats, vous trouverez forcément votre bonheur.

Cette semaine, des idées cadeaux au rayon littérature :

  • De la littérature française :

Ah ! ça ira...

Ah ! ça ira… – Denis Lachaud – Actes Sud – 2015

« Sur le bord du trottoir, dans la fraîcheur de l’aube, il attend. Près de lui ses compagnons d’armes, visage fermé, silencieux. Dans un instant ces hommes seront des assassins, des terroristes, ils vont agir sans le moindre état d’âme. Ils sont entraînés à cela, repérés pour cette capacité de se placer instantanément en état de guerre. […] »

 

La fille de mon meilleur ami

La fille de mon meilleur ami – Yves Ravey – Minuit – 2014

« Avant de mourir à l’hôpital militaire de Montauban, Louis m’a révélé l’existence de sa fille Mathilde dont il avait perdu la trace. Il savait seulement qu’elle avait passé des années en asile psychiatrique et qu’on lui avait retiré la garde de son enfant.
Il m’a alors demandé de la retrouver. Et j’ai promis. Sans illusion. Mais j’ai promis. Et c’est bien par elle que tout a commencé.[…] » Lire la suite

« Hank stone et le cœur de craie » – Carl Watson

Je découvre Carl Watson par un court texte, Hank stone et le cœur de craie, édité par la Vagabonde et je suis sidéré par son talent. Il y a une retenue dans son écriture et une créativité plastique qui le rend capable de dire vite et avec précision ce qui se passe dans l’esprit du dénommé Hank Stone.

Carl Watson écrit un monde en décomposition, une société qui se délite et la pauvreté qui isole et détruit. Il écrit la ville dans tout ce qui la compose, ses mouvements, ses sons, ceux qui la traversent, ceux qui l’habitent. Hank Stone habite dans un quartier pauvre de Chicago, l’Uptown Chicago qu’il observe par sa fenêtre. Hank Stone porte sur la ville un regard statique. C’est un observatoire à lui seul, qui concentre et stocke les bruits et les images de ce bout de quartier, bout du monde. Lire la suite

La rentrée littéraire : « Orfeo » – Richard Powers

La question de l’écriture du souvenir et de la mémoire est souvent au centre des romans de Richard Powers.

Trois fermiers s’en vont au bal (Éditions du Cherche Midi, Collection Lot 49 puis repris en 10\18) commence avec une photographie d’August Sander (1876 à Herdof près de Cologne -1964 à Cologne) intitulée «Trois fermiers du Westerland en route pour le bal», datée de 1914. Cette photo est le motif de départ du roman. Richard Powers fera continuer leur route à ces trois hommes dans un jeu de piste romanesque qui se déploie dans l’Histoire du XX siècle. Lire la suite

La rentrée littéraire : « L’homme-tigre » – Eka Kurniawan

Je ne connais presque rien de la littérature et de la culture indonésienne. Il y a eu quelques romans, comme celui de Pramoedya Ananta Toer, Gadis Pantai – La fille du rivage, La folie Almayer de Conrad (sublime roman qui se déroule dans la jungle de Bornéo en Malaisie), aussi quelques petits souvenirs d’images de théâtre de marionnettes javanais, le réalisateur Apichatpong Weerasethakul s’il n’était pas lui-même, le grand cinéaste thaïlandais et non indonésien que nous connaissons pour ses magnifiques films Tropical Malady et Blissfully Yours. Donc beaucoup de confusion, d’approximation et une vague idée de la jungle.

Il faut bien commencer et ce sont les Éditions Sabine Wespieser qui me donnent cette chance en publiant en septembre le premier roman de Eka Kurniawan, L’homme-tigre, traduit de l’indonésien par Étienne Naveau. Il y a dans ce roman des caractéristiques culturelles, religieuses et sociales, des mythes et des légendes propres à l’Indonésie. Il y a aussi une géographie, des paysages et une végétation tropicale mystérieuse et abondante (aperçue en ce qui me concerne sous serre ou en photos). Mais ce n’est pas tout Lire la suite