Climats de France

Marie Richeux
Climats de France
Éditions Sabine Wespieser

Climats de France est un livre empreint de lumière. Comme si Marie Richeux respectait ainsi l’injonction amicale de Malek, ce témoin, voisin et ami, personnage central de son roman. Cette recommandation, qui clôt le livre, est tout à la fois une prière, l’expression de la mémoire des choses inoubliables, de l’au-delà de l’exil, le goût de la beauté, et aussi une juste reconnaissance. N’oublie pas ce qu’il y a d’incomparable là-bas, mais comme partout en fait, c’est la clarté. Surtout, pense à la clarté, dit Malek.

La lumière de Climats de France est celle, blanche, de la Méditerranée, de Marseille et d’Arles, des carrières de pierre non loin des Baux, mais elle est surtout celle d’Alger, hier et aujourd’hui. La lumière est celle que Fernand Pouillon, l’architecte, mettra en scène entre 1952 et 1961, puis après 1966 et jusqu’en 1984 dans les réalisations qu’il fit pour les algériens, avant et après l’indépendance de leur pays, notamment dans « Climat de France », cet ensemble de logements, cette composition de pierre et d’air qui donne son titre au livre. Et on comprend que la clarté est aussi et justement celle que l’architecte va traquer et capter, dans la lumière froide du nord, à Meudon-la-Forêt, pour édifier sa résidence Le Parc. Ce beau roman d’où sourd cette vive clarté est d’ailleurs construit comme une belle résidence, faite de murs, de portes et de fenêtres, et la lumière ne cesse de passer par ces trouées, par ces échappées. On trouve ici, explicite, la ferveur pour les artistes, pour le goût de la beauté, et la reconnaissance pour ceux qui s’engagent à la mettre en œuvre. De par son expérience propre, celle d’une vie à l’ombre (et à la lumière) d’un ensemble de bâtiments de dix étages des années « glorieuses », où l’auteur a vécu une enfance apparemment heureuse, le lecteur saisit l’expression d’une gratitude à la fois émouvante et objective, autant que celle d’une dette, singulière et collective.

Mais avant tout, la lumière, dans Climats de France, sera celle avec laquelle Marie Richeux éclaire l’histoire. Depuis longtemps, la littérature nous en apprend beaucoup de l’histoire, en la donnant à lire, à travers le récit de personnages communs, à travers des vies minuscules, pour reprendre le terme si admirablement choisi par Pierre Michon pour éclairer en mode mineur des évènements majeurs (ou le contraire ?). L’évènement dans ce roman est pluriel, et ne peut se résumer aux dix années de conquête de leur indépendance par les algériens, tant il conditionne encore nos vies quotidiennes et notre espace social et politique, et celui des anciens colonisés. Marie Richeux mêle sa voix, ses voix dirait-on, celle de l’enquêtrice et celle de l’enfant de France à Meudon, à celles de Malek, le voisin venu dans un autre temps de là-bas, de Fernand Pouillon ou de Jacques Chevallier, maire d’Alger dans les années de conflit, personnage ambivalent qui fait, comme Malek, le pont entre les deux rives. Elle entremêle ces voix, avec la délicatesse des entretiens radiophoniques, dans une composition dynamique, aussi picturale que musicale, fugueuse.

Avec une distance respectueuse et déterminée et une écriture très raffinée et sans artifice, Marie Richeux livre sous la forme de courts moments, récits, propos, souvenirs, enregistrements, ici et ailleurs, les années d’avant et après Evian. Et ce sont des vies qui se révèlent sous la lampe du laboratoire de l’auteur, des vies dans des temps qui suivent les exils des uns et des autres, à Alger, après 1962 pour les uns, ou à Meudon, à quelques centaines de mètres de Boulogne-Billancourt, où l’assemblage des carrosseries requiert la main-d’œuvre immigrée. Voilà un mot, immigré, que l’on ne lit jamais dans ce livre, émaillé de quelques citations de Germaine Tillon, qui rendent évidentes les raisons de l’absence de ce mot, et de tant d’autres aux sombres connotations. Et sans doute ces précautions naturelles de l’écriture, cette délicatesse, en accroissent encore la luminosité. Le lecteur reste admiratif devant la simplicité évidente des relations entre témoins, entre « récitants », qui manifestent ainsi la possibilité de coudre entre elles des vies, ou du moins de les juxtaposer, d’être ensemble et séparément. Sans les artifices de cet « être-ensemble » que l’on nous assène comme la potion vertueuse qui guérirait nos maux. Il n’y a pas de morale dans Climats de France, il y a juste l’espoir des choses possibles.

Et il y a surtout la lumière de la vérité, celle d’une jeune femme engagée, modeste et audacieuse à la fois, dans son écriture comme dans sa relation au monde. Le lecteur, convaincu, la suivrait au bout du monde. Et attendra le prochain signe, le prochain livre.

Christian Thorel

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