Lettre à Laurent Mauvignier

Continuer aux éditions de Minuit

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Cher Laurent,

A fréquenter depuis bientôt quarante ans les écrivains, je perçois l’inquiétude qui est la leur des premiers lecteurs, puis de l’accueil des « critiques », des libraires, et enfin du public. Dans ce monde englué dans la communication, pas de règles, hormis celle qui consiste à surprendre, à accélérer, à faire fi des fidélités, ce qu’on appelle oubli sans doute. Tout le contraire de ce que vous, comme d’autres écrivains, nous donnez à méditer, la dimension de plusieurs temps produits dans les heures auxquelles nous attache la lecture d’un roman : temps de la narration, temps de l’action, temps des personnages, temps historique, temps géographique, temps géologique même (c’est le cas dans Continuer). Je prends ici le risque d’un autre temps et d’une autre matière, ce que la mémoire de votre livre a déposé comme souvenirs, comme traces, images, pensées, émotions.

Voici en effet déjà trois mois que j’ai lu le roman que vous avez terminé d’écrire, non loin de nous à Toulouse, l’hiver dernier, et que les Éditions de Minuit ont composé (au printemps) avec soin pour cette rentrée littéraire de fin d’été. Je l’ai laissé dans la bibliothèque, loin d’ici. Je vais à la rencontre de ses personnages, enfouis dans je ne sais quel recoin de la mémoire. Comment viennent les souvenirs d’une lecture, lorsqu’on les sollicite, et comment échapper à cette douce confusion, étape préparatoire à l’apparition des images. Un vrai laboratoire que cette boîte d’où surgissent les souvenirs. Mais avant le travail du révélateur, il y a la lumière qui imprime la pellicule. Dans Continuer, d’où vient la lumière ?

Comme dans tous vos livres, peu de personnages principaux. S’attacher aux liens. Ici le premier des liens, originel, la mère-le fils. Je dois avouer que je n’ai pas de tendresse particulière pour le second. Je vous l’avais écrit après ma lecture, et une conversation avec une lectrice attentive du roman m’a éclairé sur ma résistance à acquérir de l’empathie pour Samuel. Passons. Les romans ne sont pas des générateurs d’empathie, ils fabriquent des émotions très différentes pour chacun d’entre nous. De l’empathie, la mère, Sibylle, nous en délivre d’ailleurs beaucoup, trop parfois, jusqu’à une certaine exaspération. On ignore de quoi elle nourrit l’énergie qu’elle dispense, de quelle faute ou de quelle douleur elle tire une sorte de « résilience », mais la certitude est qu’elle donne tout son amour. J’ai bien en tête cette femme écorchée, médecin des cas critiques, aux urgences comme dans l’urgence, mère, amante volontairement délaissée, amazone, un personnage de tragédie. Médée sans doute, qui sauve son enfant plutôt que de le tuer. Le père n’a rien de Jason, son souvenir est trouble. Il porte le péché et la lâcheté avec un certain courage, une certaine abnégation. Je distingue moins son visage, quelques semaines après ma lecture, mais sans doute donne t-il lui aussi tout son amour. Comment, après autant de dévouement des siens, l’enfant (le plus qu’adolescent plutôt), pourrait-il échapper à la réconciliation avec lui-même ? Je me souviens que je vous avais, à propos de ce livre, parlé de rédemption. Il ne faudrait pas toujours laisser le mot à son origine religieuse. D’autant que les personnages que vous nous donnez à lire, à imaginer là, tout proche, cherchent un « salut », et à retrouver une certaine liberté. Sans dieu, avec, cela est sans importance. Trouver, dans la douleur, dans le travail, dans la peine, la fatigue, c’est bien cela l’objet de cet arrachement auquel la mère soumet le fils, dans une acceptation plutôt contrainte. Il ne sait pas, c’est elle qui pense savoir, qui a l’intuition de la « cause commune ».

Kyrgyz men fight in a game of Buzkashi, a competition akin to polo—except a headless goat carcass takes the place of the ball. Buzkachi is almost exclusively played during weddings. Probably one of the great pleasures in the life of a Kyrgyz man, Buzkashi is Afghanistan’s national sport. The Kyrgyz call it ulak tartysh, or “goat grabbing.” At the wedding celebration at Kitshiq Aq Jyrga. Trekking through the high altitude plateau of the Little Pamir mountains (average 4200 meters) , where the Afghan Kyrgyz community live all year, on the borders of China, Tajikistan and Pakistan.

La mère, le père, le fils, une trinité simple qui ne veut pas s’éparpiller. Il faut pourtant quelques personnages « secondaires », ceux d’à côté. Ceux qu’il est impossible d’ignorer, ce voyage n’est pas autour du monde, mais il aimerait pouvoir susciter la rencontre des autres. Ici, je me souviens que le « gosse » n’est pas naïf, grincheux certes, mais aussi rétif aux artifices. Et qu’il prendra plus tard le temps de jouir de ce qui lui est donné, de gagner l’innocence des jeux partagés. Il serait trop simple que le monde autour ne fasse pas savoir qu’il existe. Il y donc des hommes, pas toujours bien intentionnés, mais bien réels, dans leur histoire : bandits, villageois, montagnards, touristes, amants d’un soir. Et il y a des animaux. C’est une des forces du livre, cette puissance des chevaux. Une puissance qui ne vient pas à bout des forces de la montagne. Forces telluriques, présence inouïe des matières, roches, terre, herbe, marécages, boue, eau, glace. Je vous avais un soir lu deux pages de Ramuz faisant le récit d’une montée au glacier, deux pages sublimes où se déploie toute l’énergie de la littérature. Vous savez relever des défis, vous mettre en apesanteur, nous donner le vertige. Dans Continuer, le titre prend toute son ampleur dans la trentaine de pages que vous consacrez au combat de la femme et du fils qu’elle y soumet, des chevaux, contre le sommet de la montagne. Il y a de la violence et du lyrisme dans ces pages, comme dans toute la partie kirghize du roman. La nature est propre à déchaîner ces tropismes lyriques, encore faut-il savoir les contenir, encore faut-il savoir les attacher à un projet. Vous maintenez le vôtre, avec détermination, c’est aussi ce qui me reste de la lecture du mois de mai. Comme, au bout du compte, de celle de nombre de vos livres. Je me souviens ici d’un livre de la ville, et de la peur. Dans la foule. Et, même si la campagne anglaise est loin des république d’Asie centrale, je ne peux m’empêcher d’évoquer ici le si beau titre de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée, l’aventure d’une mère et de son fils, tout leur amour.

Il me reste à vous remercier d’avoir laissé, avec Continuer, autant de sédiments, d’images, de mots, de couleurs (beaucoup de noir et blanc aussi), d’émotions. Dans continuer, il y a maintenir, persister, conserver. C’est une promesse.

Je dois apprendre à finir. Voilà. C’est fait.

Amicalement.

Christian

PS : Merci aussi pour les emprunts à vos livres. Vous aurez reconnu plusieurs de vos titres dans les mots en italiques…

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