Solène de François Dominique

Les ombres sont un thème majeur de la littérature. Pour s’en assurer, on pourra retrouver combien elles ont inspiré les écrivains dans la volumineuse bibliographie qui leur est consacrée dans le site de la librairie Ombres blanches.

Ici, dans ce roman lumineux, au titre volontairement aveuglant de Solène, les ombres ont le mauvais rôle, comme souvent. Tout est pourtant en place pour que les personnages vivent leur réclusion autrement que dans l’angoisse de la plupart des huis-clos romanesques. Dans ce moment de fin du monde, la famille apparaît aussi harmonieuse dans sa constitution que le lieu où elle a trouvé refuge, au-dessus du Rhône et des ruines de Lyon. François Dominique peint ces lieux et le temps qui y passe comme une suite de tableaux aux couleurs et aux lumières symbolistes. Les ciels, à l’éclat merveilleux, sont les espaces des lumières dévastatrices et des ombres létales. La mort qu’ils apportent invariablement aux derniers êtres vivants sur la terre est troublée par l’attrait fascinant de leur beauté. C’est autour de cet inquiétant désir de vie et de mort mêlées que se tisse le récit de la narratrice, fille unique de la famille, être suprasensible, dotée du don si difficile à supporter de lire dans les pensées, et à qui ne peut échapper que la poursuite de sa propre existence. Dans ce moment d’apocalypse sans joie mais sereine, les corps se délitent, pris dans une maladie de la chair semblable à une maladie de la pierre. Mais plus encore que subir la perte des couleurs rose chair et des nacres des corps, et de les voir s’effriter dans un gris lunaire, ces derniers vivants semblent paniquer face à une inévitable perte des mots, pris dans d’effroyables bégaiements. Pris dans l’évocation de souvenirs improbables ou dans des images résiduelles, seuls les mots semblent pouvoir échapper à l’urgence de maintenir les conditions précaires d’un huis-clos sans issue. Et pourtant.

Il y a, dans le musée des Beaux-arts du Lyon d’aujourd’hui, dans la presqu’île debout, sans ruines autres que romaines, une suite de dix-huit tableaux peints en 1850 par Louis Janmot, Le Poème de l’âme, œuvre d’une grande exaltation spirituelle, que l’on a rapprochée de celles de ses contemporains, les préraphaélites anglais. C’est dans cet univers pictural et idéaliste du XIXème que l’on trouverait aussi l’inspiration de Lars von Trier pour sa représentation de la fin du monde dans Mélancholia. Je ne sais si ces univers sensibilisent l’auteur de Solène, mais ce qui est sûr, c’est qu’à l’image de ces grands inspirés, François Dominique nous fait quitter les chemins du réalisme pour nous convier à un voyage littéraire sur les sentiers escarpés du merveilleux. Voici quatre ans, Cormac McCarthy nous avait donné dans sa Route la version en noir et blanc d’après le désastre. Souhaitons à Solène, rêve éveillé en couleurs d’un monde détruit, un destin comparable au cauchemar en noir et blanc du romancier américain.

Retrouvez le livre de François Dominique dans notre dossier Rentrée littéraire 2011.

 

      Solène – François Dominique – Verdier, 2011 – 14€50

 

 

 

 

 

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