14 – La fin du courage

Le vocabulaire et les travaux de Cynthia Fleury résonne dans nos petites têtes pour porter cette prière collective que certains, médecins et autres gens informés, formulent depuis longtemps, et que l’actualité tragique rend plus significative aujourd’hui à nos yeux souvent étroits qui ne croient que ce qu’ils voient. Cynthia Fleury a sans doute parlé comme d’autres, invitée sur France inter ou France culture pour accompagner la boucle infinie des discussions : le courage durable parce que collectif, en amont ici du politique, contre le sacrifice individuel ; la prière en somme unie des uns qui s’en remettent aux mains des autres ; puissantes pour le commun des mortels, ces autorités hospitalières si noyées dans l’action qu’elle ne sauraient se soucier des représentations. Mais on entend certains déjà réclamer un procès après, celui de la fin du courage peut-être, quand des logiques de rentabilité l’auront emporté au détriment du sens, c’est-à-dire d’une éthique prête à se poser toutes les questions essentielles au soin de l’humain. Prière pour que ce procès ait lieu au cœur d’une vie plus consciente qui savourera son sens.

 

13 – La Vie

Un flottement, une perte de repères, la musique d’une flûte qui nous ramène au temps présent et facilite les connexions avec l’imaginaire, cette fois-ci himalayen, dans les épreuves de La vie de Milarepa, si chère à Adrien. C’est alors que, attentive, la respiration se ralentit, la conscience s’intensifie, puis s’abandonne vers un mouvement méditatif qui soulage, un instant, de la peur des lendemains. La colère, la rage, les forces vives, jusqu’à la souffrance s’expriment dans cette aventure légendaire menée au bout pour que s’accomplisse enfin le vide de la mystique.

Milarépa, , La vie, Seuil, Points.

12 – Croire aux fauves

Devant les barreaux-frontières de mon balcon, je pense aux barreaux de la fenêtre du rez-de-chaussée de ma vieille maison ariégeoise. Ils y étaient et ils y restent, plus qu’une décoration sur la façade rénovée, ces barreaux. Ils nous protègent de la forêt aux bêtes sauvages, du visible et de l’invisible, la nuit. Ils agissent. Une quarantaine d’ours, peut-être, si proches de nous, si silencieux pourtant. L’ours s’approchera quoi qu’il en soit quand Nastassja Martin y pensera. Et sans aller si loin que le Kamtchatka, l’ours fait déjà fi de l’homme, cruel près des bergers sur le piémont, bruns dans nos rêves enfantins, il reste cet autre qui nous ressemble, animal-frontière, limite à ne pas dépasser. De l’ours, il importe de ne jamais croiser le regard, car en nous il déteste se voir ; médusé alors, l’effroi de l’humain lui sauterait-il aux yeux ?

Nastassja Martin, Croire aux fauves, Verticales, 9782072849787

11 – Savoir revivre

Au moment où vivre en société devient compliqué, la vie en autarcie offrirait-elle la qualité heureuse et naïve de la complétude ? En cette période inconfortable, n’est-il pas de bon augure d’ailleurs de revoir les bases ? La liste des devoirs, précieux apprentissages, pourrait être longue. Apprendre la couture pour fabriquer ses propres nippes, concocter ses remèdes et potions médicinales, connaître les bons voisinages de légumes, analyser les ciels du clair de lune. A chacun son jardin, nous avons ici le temps de l’exploiter, mais le jardinier se doit d’être pragmatique ! Du plan solide de la maison à la souplesse architecturale de notre corps, entre le hobo des années 30 et le hippie des 70’s, nous avons encore une marge de progression pour entrer en autosuffisance, nous qui savons tout juste allumer un feu de bois.

Jacques Massacrier, Savoir revivre, éditions du devin.

10 – La cheffe, roman d’une cuisinière

Quatre dents de lait tordaient une galette de riz pour patienter. Il cuisine pour celle qui est fatiguée. Le repas mijote, rassurant. Les aliments pesés. Il y a pensé. Il a du goût beaucoup, le sens de la composition. Et ce portrait de cheffe dressé par une grande auteure, et ce refrain qui fait ressurgir Peau d’âne de Jacques Demy, tout se mélange, dans une jatte plate, et sans plus de discours, allumez votre four.

Marie Ndiaye, La cheffe, roman d’une cuisinière, Folio, Gallimard.

9 – Nouvelles de Pétersboug

Mais qu’ont-ils donc tous ces gens à cacher leur visage ? Ont-ils perdu leur bout de nez ? Il se passe des choses étranges. Mais ça arrive ! Le major Kovaliov, renommé de St Pétersboug, en a fait la trouble expérience, parti un matin à la recherche de son nez disparu, son nez déguisé en Conseiller d’État, quelle invraisemblance ! Ici et là, au bal masqué, ils se déguisent à qui mieux mieux, mais comment se débrouillera Cyrano pour enfiler son masque, car « c’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! »

Nikolaï Gogol, « Le nez », Nouvelles de Pétersboug, Babel.

8 – D’autres vies que la mienne

On voudrait se cacher des images, mais il y a des souvenirs qui remontent, celle d’un lit appareillé entre intubateurs et perfusions, ces blouses blanches, bleues, cotonneuses, couvertes jusqu’aux yeux. Le drame familial autour de la maladie fracassante qui ressurgit, dépassé pourtant, de peu, mais dépassé aujourd’hui, vieilli par chance. On repense à ça, moins pour soi que pour ces autres vies en suspens, fragiles, fragiles. De lien en lien, on en connaît à coup sûr de ces vies. Emmanuel Carrère qui s’est risqué, avec D’autres vies que la mienne, à l’intrusion de ces intimités fracassées interroge cette empathie qui, entre peur et pleurs, nous déborde. Par l’analyse de l’évènement, énonçant sans contours la fracture qui sépare l’avant de l’après, son écriture répare un peu. Elle se veut moins contenu que continue, une ligne possible pour affronter le désordre de la stupeur.

7 – Carte IGN 1748 OT – Gavarnie

Déplions la carte. Cirque de Troumouse, Pene Blanque, Pic de Néouvielle, cela lui saute aux yeux. Il y découvre des noms moins connus, décrypte les petits symboles, analyse le resserrement des traits orangés pour évaluer le relief, observe les zones bleues comme des aires de pic-nique, s’enfuit vers les hauteurs, cherche l’altitude la plus élevée. La géographie pour pousser les murs, c’est cela qui lui vient en tête. La précision des cartographes entraîne l’imagination. Ouvrir et lire une carte mobilise nos capacités d’abstraction. Quel plaisir !

6 – Notes de ma cabane de moine

Les sons, les bruits, leurs absences ont une incidence ; plaisirs sensibles, douleurs plausibles, ils corroborent nos humeurs et dissipent nos attentions. Plus silencieuse, mais pas silencieuse, car nous avons bien besoin de paroles et discussions mêlées pour vivre cette retraite forcée, notre expérience commune s’accompagne aujourd’hui d’un monde sonore différent. Cette modification, poussée à son excès, Kamo No Chômei, la relate dans ces notes. Sa tentative radicale de s’échapper au bout du monde pour mieux s’abstraire du bruit du monde est un acte de résonance d’abord. Disparaître et laisser venir. Ce qui résonne en soi, le bzzz de l’abeille trop près de l’oreille tranquille, le jase du merle amoureux, le bavardage de la pie en colère, le souffle élargi du vent qui ouvre le poumon. De ma cabane de moine ou de mon appartement citadin, de bruissements en bruitages, je ferme les yeux et j’entends.

Kamo no chômeiNotes de ma cabane de moine – ed. Le bruit du temps.

5 – Tout est métamorphose

Si l’histoire et la philosophie nous apprend que tout est métamorphose, les passereaux, pigeons et canards, rendus plus libres et détendus par les fermetures des parcs et jardins, nous rappellent qu’ils furent le modèle de quelques moralistes inspirés, qui dans des langues et des époques différentes interrogèrent nos comportements. Qu’aurait fait Renard pour sortir du confinement ? Que nous enseignent l’aigle, l’âne ou le lion ? C’est un carnaval des animaux que proposent ces historiettes qui s’adaptent à toute réalité, aussi changeante soit-t-elle. Et vous ? Etes vous Corneille, Cerf, Grenouille ou Belette ?

Esope, Fables.