L’autre roman victorien

Thomas Hardy, les sœurs Brontë, William Thackeray, George Eliot ou encore Charles Dickens ne sont qu’une des facettes de la littérature britannique de l’époque victorienne. Celle du naturalisme qui suit l’époque romantique, celle d’un roman social et psychologique. Un roman de « cottage » dans des campagnes verdoyantes et de salons tout a fait « cosy », un roman dans lequel les drames se nouent et de dénouent à l’heure du « five o’clock tea ».
Mais à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, L’Angleterre va voir s’épanouir une autre manière de faire du roman. Des histoires portées par un souffle aventureux, les livres ouverts sur l’immensité du territoire britannique : le Commonwealth, mais aussi des livres qui se veulent le reflet de l’industrialisation du pays.

Portrait of Henry James, huile sur toile de John Singer Sargent (1913)

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L’annexe, Catherine Mavrikaki

D’évidence depuis le début ce ce temps long qui nous est offert par la « crise sanitaire », je me plais à alterner les lectures. Certaines relèvent de la « Tempête sous un crane » comme le disait Victor Hugo à propos de Monsieur Madeleine au moment il hésite à se dénoncer et dévoiler sa véritable identité de Jean Valjean alors même que le pauvre Champmathieu risque la potence. C’est-à-dire ces romans éminemment psychologiques qui déploient les mondes intérieurs des personnages, qui mettent en évidence les subtilités et complexités de l’être humain.

D’autres lectures sont plus comme des fenêtres ouvertes sur le monde : romans d’aventure, contemporains ou non, histoires du passé, romans d’action, de tribulations, ou qui m’ouvrent sur un exotisme, un univers qui m’est inconnu.

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Habiter les mondes francophones : Haïti

Alain Mabanckou il y a trois ans ouvrait au Collège de France la porte aux littératures noires dans le cadre de la chaire de « création artistique ». Un nouveau pas, décisif à mon sens, vient d’être fait puisque débute cette année un nouveau cursus de littérature intitulé « mondes francophones ».

La très bonne idée aura été de confier à la romancière haïtienne Yanick Lahens dont l’œuvre puissante et élégante est un des fleurons de la littérature haïtienne contemporaine la première année de cours.

La romancière haïtienne Yanick Lahens

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L’appel du large

Quand le roman se fait une invitation à l’aventure, à la découverte de l’autre que soi, mais aussi à la confrontation devant les éléments.

La littérature depuis Homère et les vicissitudes d’Ulysse en Méditerranée dans l’Odyssée nous donne à lire toute une galerie de portraits de voyageurs et d’arpenteurs des mers. Nous retrouvons dans cette sélection quelques uns des romans incontournables : Lord Jim de Joseph Conrad dans la magnifique traduction d’Odette Lamolle, Les aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe, Le trafiquant d’épaves de Stevenson qui préfigure les pérégrinations de l’auteur dans les mers du sud, ou encore dOde maritime de Fernando Pessoa, ou enfin Moby Dick de Melville, cet immense chef d’œuvre, fondateur de la littérature nord-américaine que Gallimard vient de republier dans sa collection Quarto et qui reprend la traduction de Jean-Philippe Jaworski qui est dans La pléiade, ainsi que les sublimes gravures de Rockwell Kent.

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Le transhumanisme en littérature

 En 1957 un objet terrestre, fait de main d’homme, fut lancé dans l’univers. Pendant des semaines, il gravita autour de la Terre conformément aux lois qui règlent le cours des corps célestes […]. Certes le satellite artificiel n’était pas un astre, il n’allait pas tourner sur son orbite pendant ces durées astronomiques qui à nos yeux de mortels enfermés dans le temps terrestre paraissent éternelles. Cependant, il put demeurer quelque temps dans le ciel ; il eut sa place et son chemin au voisinage des corps célestes comme s’ils l’avaient admis, à l’essai, dans leur sublime compagnie.

Cet événement, que rien, pas même la fission de l’atome, ne saurait éclipser, eut été accueilli avec une joie sans mélange s’il ne s’était accompagné de circonstances militaires et politiques gênantes.Mais, cette chose curieuse, cette joie ne fut pas triomphale ; ni orgueil ni admiration pour la puissance de l’homme et sa formidable maîtrise n’emplirent le cœur des mortels qui soudain, en regardant les cieux, pouvaient y contempler un objet de leur fabrication. La réaction immédiate, telle qu’elle s’exprima sur-le-champ, ce fut le soulagement de voir accompli le premier « pas vers l’évasion des hommes hors de la prison terrestre ».

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KONG

Michel Le Bris
Kong
Grasset

Michel Le Bris est un romancier qui impressionne par son habileté et sa puissance d’évocation. On a l’impression que seul des personnages hors du commun pris dans des époques qui appellent le dépassement de soi sont à sa dimension.

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La rentrée littéraire : « Charognards » – Stéphane Vanderhaeghe

Stephane Vanderhaeghe part de l’argument du film de Hitchock, Les oiseaux, pour construire une des fictions les plus stimulantes de la rentrée.

Comme dans le film, nous sommes dans une petite ville qui se voit subitement sujette à l’inquiétante présence d’une nuée d’oiseaux charognards apparemment hostiles. Le narrateur dont nous ne connaîtrons pas l’identité nous raconte au jour le jour comment se prépare et se déroule ce qui ressemble à une invasion. Lire la suite

La rentrée littéraire : « Les loups à leur porte » – Jérémy Fel

L’attention que l’on porte d’ordinaire aux premiers romans est toute particulière parce qu’elle est portée par l’espoir d’une promesse. Celle de la nouveauté de ton, de la découverte d’une nouvelle voix. La rentrée littéraire est un moment privilégié pour la découverte de ces voix là.

Il y a chez Jeremy Fel dans son roman Les loups à leur porte cette nouveauté qui se met à l’oeuvre. Ce qui frappe avant tout dans ce roman et qui fait – il me semble – sa réussite, c’est la précision de la mécanique  romanesque. Le livre est à bien des égards une machine formidablement huilée.  Ce ne serait pas incongru de parler de thriller. Lire la suite

Le Grand Ciel par Joseph Cheneraille (editions Champ Vallon).

Il y a dans Le Grand Ciel quelque chose de secret et d’impénétrable, un drôle de jeu d’ombres et de lumières. C’est un récit qui s’articule autour de cinq épisodes de la vie de la reine Claude, un personnage caché de l’histoire de France ; elle fut l’épouse de François premier et ne reste dans les annales que pour lui avoir donné des fils à une époque où la loi salique interdisait aux femmes de régner. C’est donc avant tout au portrait d’une mère que Joseph Cheneraille se livre. Une mère dont la devise fut Candida candidis ( pure parmi les pures) emportée par le tumulte guerrier de son temps. Le récit nous dévoile un personnage captivant, une femme au repos, comme dans l’ombre du monde.
Pour servir son récit, Cheneraille est parvenu à trouver une langue étonnamment baroque, presque déroutante. Il perturbe l’ordre des mots pour colorer sa phrase d’une impression d’archaïsme. Il en résulte une langue venue d’ailleurs, troublante et attachante ; une petite musique qui, au fil des pages nous raconte une belle histoire secrète.
C’est pour tenter d’en savoir un peu plus que nous avons voulu poser quelques questions à son auteur. Lire la suite

David Mitchell – Les mille automnes de Jacob de Zoet

Dejima est une île artificielle construite dans la baie de Nagasaki au Japon, l’île sert de port d’attache à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. En 1799, quand débute le roman, la Hollande est le seul pays (avec la Chine mais dans une moindre mesure) autorisé à commercer avec le Japon. Ce Japon des shoguns, tout empli de mystères parce que totalement isolé du reste de la planète. Un monde secret qui, depuis les quais de Dejima se refuse même à un simple regard.

Jacob de Zoet est un jeune clerc ambitieux, venu pour faire fortune afin de consolider ses projets de mariage en Europe ; il n’est armé que de son seul courage et d’une rigueur morale semble t-il à toute épreuve. Intégrité qui ne fait certes pas bon ménage sur l’île avec ce culte de l’argent roi, cette religion du commerce qui s’impose partout avec ses relents de corruption généralisée . Jacob l’apprendra à ses dépends. Mais tout cela ne serait rien sans compter sa rencontre avec Orito une jeune sage-femme japonaise dont – événement quasi improbable – il tombe amoureux.

Les mille automnes de Jacob de Zoet est une grande fresque, magistrale en tous points. Mitchell y déploie tous les registres du roman, passant du roman d’aventures à l’histoire d’amour, du roman de formation à la grande fresque historique. Ce genre de roman gagne en intensité quand, derrière la peinture historique et par-delà les ressorts romanesques, se déploie une analyse et une vision ; tout un réseau de sens qui se met en place. Mitchell nous montre avec subtilité comment et de quoi sont faites les relations entre le Japon et les occidentaux. L’ambiguïté qu’il y a à vouloir commercer sans chercher à se connaître, les rapports de défiance qui sous-tendent les relations commerciales. Doivent t-ils être mis à la solde de l’esprit tortueux des japonais ou de l’incroyable arrogance occidentale. Il y a là un cas exemplaire de rapports dominant/dominé qui s’alterne sans cesse. Les japonais ne veulent pas laisser entrer le monde extérieur notamment par peur du christianisme, et les occidentaux ont pour la plupart une soif de connaissance du monde nippon mais à des fins de prise d’influence ou de pouvoir.

L’hypocrisie est une des composantes maîtresses des règles sur Déjima, il faut garder à l’esprit que les hollandais ne sont pas des colons, mais des marchands ; l’enjeu n’est pas une mission civilisatrice, mais pécuniaire et commerciale…mais quel enjeu !

Pourtant si Les mille automnes de Jacob de Zoet devient au fil des pages la peinture de cette modernité en devenir (nous sommes à l’aube du XIXe siècle) dont on voit aujourd’hui où elle nous a conduit, Mitchell joue subtilement à ne pas mettre les deux mondes en opposition, mais en regard, en accentuant ce qui pourrait les rapprocher. Ces deux inconciliables en apparence se révèlent être poreux, et des liens même s’ils sont ténus existent. C’est sans doute pourquoi dans le roman le lecteur change de focale avec autant d’aisance, en étant finalement des deux cotés de la mince ouverture du port de Déjima.

Les mille automnes de Jacob de Zoet est de ces romans auxquels on s’attache plus que de raison. Ce genre de livres qui nous accompagne bien au delà de la dernière phrase, dans lesquels on se sent chez soi et que l’on souffre d’achever de peur de se sentir abandonné. Sans doute est-ce dû à la force de l’intrigue que met en place David Mitchell ; plus elle s’épaissit et s’opacifie et plus elle prend la forme d’une partie de Go, ce jeu subtil qui voit gagner celui qui déploie la stratégie la plus retorse…Pour la plus grande joie du lecteur.

 

   Les mille automnes de Jacob de Zoet – David Mitchell – Éditions de L’Olivier, 2012 – 24€

 

 

 

 

Notons la parution attendue en format poche : éditions Points, 2013. Une raison de plus pour le mettre entre toutes les mains.