Libraires, restons fidèles à Gérard Bourgadier

Christian Thorel revient dans ce texte sur la disparition récente de Gérard Bourgadier, éditeur et fondateur des éditions L’arpenteur.

Nous avions, depuis sept ans, perdu la trace de Gérard Bourgadier. Depuis son départ des éditions Gallimard, l’homme s’était éloigné du monde, dans la discrétion, dans le retrait. La mort l’aura pris, dans les jours où la Toussaint nous rappelle les disparus.

Je connus Gérard alors qu’il était directeur au Centre de diffusion de l’édition, dans lequel on trouvait les éditions François Maspero, Minuit, Galilée, Champ libre, L’Herne, L’Age d’homme, Des Femmes. Ces maisons jalousement indépendantes confiaient à la filiale de Gallimard le soin de les représenter. Gérard Bourgadier, qui avait été représentant pour François Maspero, défendait ces productions bec et ongles, jamais désinvolte, il était «cool». Cool était le nom donné à un courant de jazz des années 50, que Gérard Bourgadier avait sûrement aimé dans sa jeunesse à Montmorillon, au garage Peugeot de son père, ou dans les cafés de sa cité poitevine.

Il ne faut jurer de rien, mais ces jours et ces années contribuèrent sans doute, plus tard, à tisser en tant qu’éditeur des liens de connivence et d’incontestable amitié avec Louis Calaferte, l’homme de Blaisy-Bas, dans le Dijonnais, ou avec Thierry Metz, l’exilé d’Agen. Dans les années 60, il faut une certaine expérience de la vie en province, de ses ciels, de ses dimanches d’ennui, de ses cafés, pour adapter Paris à sa vue.

Alors qu’entre la fin de la guerre d’Algérie et Mai 68, il est un moment libraire auprès de Régine Deforges, l’amie d’enfance, elle aussi montée à Paris depuis Montmorillon, j’imagine qu’il va croiser dans les rues de Paris ce que la capitale recèle d’artistes et autres clochards célestes dont le noir et blanc des photographes nous trouble encore comme un monde perdu.

A la note bleue du jazz, aux lumières tamisées de Paris la nuit, il faut ajouter ici la connaissance des textes interdits. Dans les années d’après-guerre, la censure vient régulièrement faucher un livre et assigner en justice un auteur et son éditeur. Plus tard, lorsque son métier lui permettra de choisir ses livres, Gérard Bourgadier reviendra vers des auteurs blessés par l’interdit : Bernard Noël et son Château de Cène, les œuvres d’André Hardellet et bien entendu Septentrion de Louis Calaferte. Ces livres, victimes du gaullisme et brandis comme des drapeaux de nos libertés, étaient, surtout, aux yeux de Gérard Bourgadier, des œuvres de l’esprit dont l’écriture le passionnait, le stimulait.

C’est cela, un « principe de plaisir » de lecteur, qui sera la règle première de son travail d’éditeur.

En 1988, peu de temps après qu’il dut abandonner la direction de Denoël, Claude et Antoine Gallimard confièrent à Gérard Bourgadier l’idée d’une collection, qui leur semblait plus adaptée à ses qualités que le navire Denoël, une filiale lourde au catalogue hésitant, et à l’autonomie limitée.

Les premiers livres de L’Arpenteur ont paru dès la fin de 1988, sous une couverture d’un gris élégant, comme l’était son directeur. Le lecteur trouvait, pour inaugurer ce nouveau refuge pour écrivains, deux titres venant d’Italie, les Malavoglia de Giovanni Verga, et le premier livre traduit en français de Claudio Magris, Danube. Claudio Magris restera fidèle à la collection qui l’accueillit en 1988. Memento Mori, de Louis Calaferte, venait compléter ce galop d’essai, et serait le premier des 25 titres que l’auteur de la Mécanique des femmes allait publier sous le signe de L’Arpenteur, avec fidélité et reconnaissance.

Comme pour toute entreprise, il existe (parfois) la dimension de la chance. Philippe Delerm avait opté pour la vie en province. A Beaumont-le-Roger, dans l’Eure, il y a moins d’habitants qu’à Montmorillon, mais il y a sûrement des cafés. Peut-être Philippe Delerm allait-il boire des bières au café Chez Chantal. Est-ce là qu’il eut l’idée des textes courts de la Première Gorgée de bière ? Partager avec Gérard Bourgadier ce verre de l’amitié procura à la maison ce que bien des éditeurs espèrent : le miracle. Le miracle offrit à la maison une certaine «émancipation».

Après plus de 200 titres, des raisons de santé imposèrent à Gérard Bourgadier de «passer la main». C’était en 2011. Il avait alors 76 ans. Je me souviens d’un accueil toujours riant, et, même si nos regards se sont croisés de moins en moins, il reste de lui l’essentiel pour un libraire, les dimensions que nous devrions souhaiter préserver dans la création éditoriale : une intuition, un grain de folie, l’amour des textes et des écrivains. Aux libraires de rester fidèles à son catalogue.

Une réflexion au sujet de « Libraires, restons fidèles à Gérard Bourgadier »

  1. Ce fut un vrai ,un amateur des belles choses de l’art ,de ses curiosités humaines autant picturales ,musicales que littéraire ,grand intuitif ,connaisseur du jazz jusqu’à Z.Ame généreuse il m’épaula par un article dans Jazzmag me fit faire une séance de studio sur un projet de chanson ,j’écoutai chez lui et avec lui du jazz ,des vinyles de choix , du temps ou c’était à la mode,nous eumes des écoutes fabuleuses qu’il dirigeait de main et d’oreille de maïtre.Gérard Bourgadier une grande figure que l’on regrette et regrettera,
    Be cool Gégé! mes condoléances à Geneviève son épouse
    Jef Sicard

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