Sigma

Julia Deck / Sigma / Éditions de Minuit

Dans son premier roman, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit, 2012), Julia Deck engageait son personnage dans une itinérance dans Paris après un crime indéterminé, singulier, un raptus, diraient les psychiatres. C’est à un autre raptus qu’elle va nous conduire, à la fin de ce troisième roman, au titre un peu « vintage », Sigma, un titre qu’un écrivain comme Claude Ollier n’aurait pas réfuté, et que les Éditions de Minuit viennent de publier. Mais n’anticipons pas. Il faut laisser le lecteur faire son chemin dans ce livre qui aime les faux-semblants, et où l’on trouverait les couleurs, les lumières contrastées et les décors des films d’Alain Resnais.

Julia Deck dit aimer les romans de Jean Echenoz et de Christian Gailly. Tiens ? Resnais, qui adapta Robbe-Grillet et Duras, adapta aussi un roman de Gailly. Persistons sur le mode du cinéma, et des inspirations qu’y puisent les romanciers. La lecture de Sigma confirme ce qui reste un parfum émanant de son premier livre, un certain goût pour Alfred Hitchcock et son traitement du crime. D’Hitchcock, nous retrouvons chez Julia Deck la malice, l’humour et le goût du décalage, celui de la perversion des personnages, la neutralité aseptisée du décor, et une angoisse diffuse. Rappelons-nous aussi chez le « maître du suspense » le principe du MacGuffin : « …toute histoire d’espionnage doit avoir son MacGuffin, que ce soit un microfilm ou un objet quelconque caché dans le talon d’un escarpin», disait Hitchcock à propos de La Mort aux trousses. Ainsi, le MacGuffin aura été dans ses films un élément de l’histoire servant à l’initialiser, voire à la justifier, mais qui s’avérant en fait sans grande importance au cours du déroulement du film. Dans Sigma, le Mac Guffin est une peinture cachée, une « hypothèse de tableau volé ou disparu ».

Cette peinture retrouvée, pure abstraction, confère au roman non seulement l’objet autour duquel les huit personnages principaux vont tourner, mais aussi la lumière et l’espace, volontiers abstraits ou comme neutralisés, dans lequel Julia Deck les installe et les observe. C’est en entomologiste qu’elle en dresse les portraits. Dans une Suisse neutre, lisse, hygiéniste, à l’argent aisé, à la nature figée du lac, du fleuve et des montagnes, toute en artifices, évoluent quatre prototypes de nos sociétés, où le réel cède peu à peu la place au virtuel. Les liens entre ces deux femmes et ces deux hommes sont constitués de sentiments amoureux, de secrets, de mensonges, de tromperies. Ce sont donc des liens simples de personnages de roman, que Julia Deck pourtant fabrique comme des personnages de théâtre. Comme pour accentuer cet effet, à la figure du domestique, du valet, chère à Molière, plus encore à Marivaux, ou à Diderot, Julia Deck substitue celle, contemporaine, de l’assistant. Voilà donc nos quatre personnages affublés de quatre doubles, de quatre anges-gardiens. Les liens entre employeurs et assistants sont des liens de domination, parfois ambigus, parfois bruts voire brutaux. Le marivaudage n’exclue pas la perversité que l’on trouve, par exemple, chez Fassbinder dans Les Larmes amères de Petra von Kant, ou chez Manckiewicz dans All about Eve (ici aussi le lecteur se nourrit des clins d’œil de l’auteur au cinéma, dans l’attribution des noms de personnages décalqués de Manckiewicz, ou encore de Wilder). Les assistants sont là pour assister, dorloter, soutenir, porter la serviette, garder les enfants s’il le faut, mais la belle invention du roman est d’en faire des espions pour une cause supra-politique, pour une firme qui rappelle Big Brother. Le message politique est clair, tracé dans le souvenir des lectures de Guy Debord et de La Société du spectacle, autant que dans le renouveau de la critique sociale que produisent les nouveaux outils de la servitude. 

Faisons un dernier retour vers la fiction, et vers les personnages, marionnettes auxquelles l’auteur nous a attachés, malgré eux. Leurs rapports amoureux, codés, déloyaux aussi, leurs faiblesses, ne semblent même pas compensés par l’illusion des rapports au travail. L’artifice contemporain semble étreindre chacun des acteurs, qu’il soit dans la finance, dans le cinéma, dans la recherche scientifique. Comme si une puissance extérieure les contraignait dans l’angoisse, dans l’ennui, dans la répétition. Seule la galeriste semble éprouver pour la peinture qu’elle traque quelques restes d’authenticité et de vérité, restes qu’elle engloutira, dramatiquement pourtant, dans l’arrogance de l’entertainement, dans l’avidité du marché.

Finalement, le MacGuffin que nous évoquions plus haut sort de son rôle passif. Il est vrai qu’il n’est pas à proprement parler un objet simple, il est une œuvre de l’art et de l’esprit, et comme tel pourra peut-être échapper à la « récupération ». C’est le chapitre final. La puissance de la toile, chef-d’œuvre suprématiste, donnée à voir éphémèrement, mise en lumière le temps d’un raptus, retournera à l’obscurité de sa blancheur pure et (espérons) immaculée. Il reste à refermer ce livre des manipulations, des illusions. Et des désillusions.

Christian Thorel

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