Des livres et des savoirs

Des livres et des savoirs

Le numérique a profondément modifié le rapport au savoir. La tyrannie de l’individu contemporain exige de ce nouvel espace son immédiateté, une adaptation évidente au registre (le plus) commun de vocabulaire, et la plus grande des élasticités. Depuis l’immensité du brouillard des « données » et des informations, chacun attend sa réponse, son renseignement. Mais qu’en est-il de l’enseignement ? Mais qu’en est-il de notre propre désir de savoir ?

Notre modernité, dans son indomptable accélération, nous convie depuis moins d’un demi-siècle à un débat sans fin sur cet ordre nouveau de l’information et sur ses paradoxes. Car c’est tout sauf la figure d’un ordre ou celle d’une organisation qui prévaut pour caractériser ces territoires sans limites auxquels la technique nous donne accès. Et le voyageur est volontiers imprudent, sans guide et sans carte, équipé sommairement. Aussi subjectif soit-il, le modèle de représentation avec lequel chacun d’entre nous lit le réel requiert une certaine densité, et le poids des connaissances, dans l’espace de notre complexité en expansion, pourrait garantir une certaine liberté, celle d’un pas de côté face à l’aliénation, et une faculté préventive, celle de l’évitement des dangers. Quant à l’immédiateté du désir, à la fois si palpable et si artificielle dans la grande illusion des pixels, on se souviendra des avertissements de Jacques Lacan répondant au « jouir sans entraves » (qui suivait, ne l’oublions pas, « vivre sans temps mort »). L’obscène dans ce temps du tout-voir tient à la précipitation qui accompagne l’abandon de soi à l’emprise du marché et de son illimité.

Dans L’ordre du discours, sa leçon inaugurale au Collège de France en 1970, Michel Foucault nous interrogeait ainsi : Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment prolifèrent ? Où donc est le danger ? Trente ans après sa disparition, comment Michel Foucault aurait-il pris cet état de propagation, alors même que nous pourrions souffrir des effets d’une saturation inextinguible ? L’ordre des livres et des savoirs, dont il faisait l’examen critique, ne serait-il pas à même se préserver de ce bruit de fond intense et dévorant ? Cela serait, idéalement, le point vers lequel nous pourrions désormais, ensemble et séparément, diriger nos mouvements et nos engagements. Laissons pour cela à Foucault, encore, le soin d’imaginer pour la parole une autre place, plus indistincte, moins directive que celle de l’auteur qu’on lui demande d’être.

Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps: il m’aurait suffi alors d’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m’avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens. De commencement, il n’y en aurait donc pas ; et au lieu d’être celui dont vient le discours, je serais plutôt au hasard de son déroulement, une mince lacune, le point de sa disparition possible.

Article écrit par Christian Thorel, paru dans le quotidien en ligne de l’école de la Cause Freudienne de Midi Pyrénées, Lapsus n°50

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