Le petit garçon sur la plage

Pierre Demarty
Le Petit garçon sur la plage
Éditions Verdier

Comme un préalable, il y aurait l’impérieuse nécessité de rendre compte. Il y aurait aussi et probablement celle de dire son désarroi. Il y aurait le désir de laisser l’écriture faire ce lien tendu entre soi et le monde, entre l’histoire du monde et sa propre histoire. La littérature a toujours voulu être le lieu de cette tension difficile, de ces paris impossibles. Plus encore lorsque le monde, pris dans la spirale de violences chaque jour nouvelles, échappe au regard et à la raison.

Pierre Demarty avait, dans un premier livre, Manhattan Volcano, éprouvé par le récit le vertige des évènements, en écrivant celui du 11 septembre à New-York, alors qu’il venait d’arriver dans cette ville pour y étudier la littérature. Avant même d’en disposer les premiers mots, sans doute fut-il inquiété par la distance propre à dire une vérité pour ce moment fondateur du siècle nouveau et de son cortège incessant d’angoisses. On sait les parts symbolique et réelle de ce jour de fin d’été, moment matriciel d’où surgirent la fabrique de la violence perpétuelle, mais aussi l‘atelier d’écritures et celui de fictions nouvelles, celui d’une invention incessante d’images nouvelles et d’outils nouveaux, celui enfin où se confrontent une durée et les rythmes d’une réalité nouvelle.

Il fallait, pour manifester cette chose collective et personnelle qui serait « l’inquiétude d’être au monde », la dire en n’omettant pas le souci de la recherche d’une langue. Dans ce nouveau témoignage du trouble contemporain, l’écrivain, narrateur, va évoquer un moment difficile de la vie d’un homme, fragilisé par les représentations récurrentes et insupportables de la violence. Ce personnage, pris dans l’enveloppe du cauchemar, semble incarner ce que nous sommes désormais, d’une génération ou d’une autre, accidentés d’un monde en fusion, souvent passifs et toujours sidérés devant un volcan qu’on craint inextinguible.

Depuis l’écart où il vit, posé dans un univers de paix relative et de conventions, entre famille et travail, entre la ville et la campagne, l’homme va voir quelques certitudes mises à l’épreuve. Non qu’il soit indifférent, non qu’il soit « sans qualités », cet homme va pourtant voir sa conscience se briser, s’ébrécher du moins sur l’assemblage de deux images. Les premières pages du livre, avec une immense pudeur, décrivent la photographie du petit garçon syrien retrouvé mort sur une plage en Turquie, et qui fit en 2015 le tour du monde des médias, déclenchant autant de propos sur les causes de cette mort en fraude que sur la légitimité de sa représentation et de sa diffusion. Dans un temps second, les pages qui suivent s’écartent de cette représentation d’une « mort en direct », figée dans un délicat mais éternel engourdissement, et installent la fiction comme espace de la lecture, forçant le regard en direction d’images animées, celles d’un court moment du film Under the skin. Le cauchemar d’un abandon forcé, qui provoque les pleurs et les cris d’angoisse d’un bébé sans aucune autonomie, que la brutale rupture narrative n’arrache pas à une mort certaine dans l’emprise du ressac, sur une autre plage, anglaise cette fois, vient lier ces deux enfants à la conscience de l’homme dans une certaine gémellité. Le mystère du livre s’ouvre dès lors, dans cette déclaration séminale et létale, et dans le récit de la dépression qui en découle. La route de la vie devient dès lors un chemin bordé des dangers de la peur, de l’effroi, de la solitude.

La littérature a quitté depuis longtemps les rivages des îles de la Méditerranée. Orphée ne cherche plus Eurydice au fond des Enfers. Les enfants perdus, tombés des bateaux des migrants, sont les résidus d’Odyssées qui sont devenues nos cauchemars d’occidentaux coupables et désormais infirmes, appauvris autant que nantis. L’enfant de la photo, au-dessus duquel un policier se penche avec des bras dans lesquels on pressent toute l’égarement devant la fuite de la vie, indique comme une boussole la direction des terres où il aurait voulu débarquer. L’enfant du film est celui des contes, abandonné dans l’écrasement d’une claustration sans recours, et auquel l’individu au cœur de la narration ne peut échapper, dans un accès irrépressible d’identification. Ainsi, ces trois personnages forment-ils des « petits garçons dans la page », liés par le récit qu’en établit l’auteur. Il reste pour le plus réel d’entre eux à échapper aux pièges de la représentation, et à faire un retour vers la vie, à esquisser quelques pas vers le monde vrai, fait de guerres, de violences, mais aussi peut-être d’espoirs, encore. C’est l’odyssée à laquelle notre homme, un père dans le doute, va s’appliquer, évitant les sirènes, les cyclopes, quittant les plages fatidiques, les Circé. Il retrouvera ses garçons à lui, ses « télémaques », forts de jeux et de châteaux de sable. Puissent ces boussoles juvéniles, encore vivantes, indiquer d’autres lieux, enfin débarrassés, si nous le pouvons, des miasmes de la tragédie et de la mort auquel notre monde semble s’attacher avec une ferveur morbide.

Christian Thorel

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