Céline Minard : Le grand jeu

Nous étions restés sur le souvenir de ce roman au titre rugueux, Faillir être flingué, publié en 2013 (et légitime Prix du Livre Inter en 2014), un souvenir fait de lumière, de poussière et de poudre, de personnages « improbables » de western, dans une ville impossible, une utopie de mineurs et de pionniers, propulsée dans une nature désertique hostile, portée à blanc par un soleil obsédant. Le dessin des traces, roues, pieds, sabots, faisait au récit une place inaugurale, abstraite, labyrinthique.

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Nous retrouvons, dans Le Grand jeu, ce goût pour les lignes. Le livre est parcouru de bout en bout de descriptions de déplacements en haute-montagne, entre pierriers, falaises, escarpements, replats herbeux. Avec un soin inouï du détail et une écriture magnifiée par le rythme, Céline Minard donne à contempler la montagne et la nature, et invite au vertige. Une certaine abstraction vient provoquer ce sentiment, un scintillement de couleurs et de formes qui convoque à la mémoire des aquarellistes tels que Paul Klee, à moins que ce ne soit la touche du pinceau chinois et de l’encre qui soit la plus proche des images auxquelles nous convie l’écrivain. Mais plus encore, les randonnées récurrentes et nécessaires de la narratrice font songer aux lignes d’erre que Fernand Deligny décrit dans ses observations de jeunes autistes dans les Cévennes, dans le début des années 70. En parcourant les environs de son refuge high-tech montagnard, la narratrice, qui ne nous livre comme projet que celui du temps qu’elle consacre à exercer sa solitude dans l’espace des sommets, entre rochers et lacs, rencontre une clocharde céleste, une vagabonde-courage, une chamane sortie d’un roman d’Antoine Volodine, figure d’une rupture avec la « civilisation », assumant sans concession sa condition nouvelle de « sauvage ». Dans cet univers où le ciel dessine un infini sans lignes, où le soleil éprouve les corps, les met (comme au désert) à l’épreuve de la soif, dans cet univers sous lequel la matière des origines, celle de la fusion des roches, vient permettre les organismes vivants, plantes, animaux, il plait à ce couple disparate de deux femmes, la narratrice et son « guide » silencieux, de réinterpréter la place de l’homme dans le chaos du Tout. L’éloignement des codes sociaux, l’introduction du jeu, une certaine esthétique de la disparition, contribuent à rendre simple cette alliance, d’autant qu’elle est sans programme, gratuite, sans conscience autre que celle de l’usage du temps, de l’espace et de la matière, et d’une altérité retrouvée.

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Dans Le Grand jeu, dont il faut souligner la magnifique écriture, précise, ondulante, musicale, Céline Minard nous convie à une méditation. Cette « réorientation » que produit sa lecture pourrait se résoudre dans la simplicité la plus grande des lignes. Le récit nous y convie, nouant un spectaculaire perchoir vertical, colonne invraisemblable de stylite, au fil tendu par-dessus le précipice, horizontale invitation à éprouver son équilibre et à le « mettre en jeu ».

Nous recevrons Céline Minard à la librairie le mercredi 21 septembre à 18h

Retrouvez la rentrée littéraire 2016 et les conseils des libraires ici

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