Quarante ans d’édition en France. Épisode 6. La guerre est finie (2) ?

L’espoir maintenant. C’est en 1980 un entretien testamentaire de Jean-Paul Sartre avec Benny Levy. Autour de ces mots, on va trouver ici, chez Verdier, l’engagement des fondateurs de la maison. Autour de Benny Levy, il y a les traces de la Gauche prolétarienne, il y a la figure de Sartre, mais surtout la « réponse » à la question juive, les nouvelles questions, l’engagement dans la philosophie de Levinas, dans celle de Maïmonide et dans la langue hébraïque. La collection Les Dix paroles marquent plus que tout ce futur éditorial qui s’appuie sur la tradition. Si le compagnonnage et la dette à la pensée prévalent, il faut aussi apprendre à faire vivre, et cela requiert un certain sérieux, une incontournable éthique de la responsabilité. La vie des lettres, celle de la lettre carrée, un catalogue à venir, sont au prix de la bonne tenue économique de la maison. Editor et publisher, tout cela se tient.

Tout le monde, y compris celui du livre, sent que les choses bougent. La tectonique des plaques est aussi celle des airs ambiants. En littérature comme dans les sciences humaines, il va falloir sortir des dogmes. Le retour de la fiction se profile, le roman policier gagne ses lettres de noblesse, et se politise (Manchette d’abord, puis Vilar, Fajardie, et Daeninckx que nous retrouverons chez Verdier). C’est aussi le temps des grandes collections de science-fiction (Opta, Ailleurs et Demain, Présence du Futur…). Du Nouveau Roman, on conserve mieux Claude Simon qu’Alain Robbe-Grillet. Le mouvement et la revue Tel Quel perdent de leur ampleur, Philippe Sollers quitte Le Seuil et crée la revue L’infini, mais Roland Barthes reste rue Jacob et ses Fragments d’un discours amoureux vont devenir un livre sans âge, succès incontesté des quatre décennies à venir. Sartre, Barthes, Lacan, Aragon disparaissent, Foucault les suit de près. Des univers littéraires ou artistiques tombent en désuétude. On délaisse les surréalistes, on découvre Moscou, Berlin, Vienne au Centre Pompidou.

Le Centre National des Lettres soutient la poésie et le théâtre, et aide à la traduction. Le nombre des publications commence sa croissance. De 18.000 nouveautés en 1979, le secteur de l’édition va passer à 25.000 en 1989, à 35.000 en 1999, et à 68.000 en 2017. L’arithmétique gagne le monde du livre, l’informatique y pourvoie. Les grandes maisons vont vite se restructurer. Lagardère achète Hachette en 1980. Le futur groupe Editis naît des Presses de la Cité et de Havas. La distribution fait sa mutation industrielle. La première décennie après la loi sur le Prix unique du livre est à la concentration. Le modèle de régulation n’y est pour rien, simplement il existe, en haut, un monde qui gagne, celui des groupes financiers. Mais le livre est aussi un métier d’artisans. Il existe donc un monde du bas, et il est actif !

Parmi les premiers effets du mouvement dit d’après-68, il y a le « retour au livre » d’une génération, il y a les explorations des catalogues passés et les ouvertures pionnières vers des horizons nouveaux. Les expériences des uns et des autres, issues de la guerre, servent aux nouveaux éditeurs. L’espoir qui les anime leur fait tenir pour meilleur compte celle de ceux qui ont réussi à faire tenir le cap au bateau. Aussi, depuis 1975 jusqu’au tournant du millénaire, le quart de siècle est celui d’aventures formidables, tout autant que de quelques déconvenues.

On va dans un premier temps les appeler « jeunes éditeurs », et ils feront l’objet d’une première étude en 1986. Puis on les appellera « nouveaux » avant de les qualifier de « petits éditeurs » dans un nouveau rapport en 2007, qui concernera de nouveaux venus, une nouvelle génération. Ils sont désormais dits « indépendants ». Ils sont beaucoup plus nombreux maintenant, et sont un peu tout cela. Ils connaissent depuis bientôt un demi-siècle des problématiques communes, mais ils auront aussi évolué avec un monde en mutation technologique profonde, notamment des conditions de fabrication. En 1980, la souplesse n’est pas encore le mot adéquat pour qualifier la composition des livres. Si l’offset domine depuis moins de dix ans, on imprime encore en typographie. Ceux qui choisissent le métier sont parfois imprimeurs (Le Lérot, Plein-Chant, Imprimerie de Cheyne, Fanlac, Jacques Brémond, ancien des mythiques éditions Robert Morel…), ou connaissent les techniques : Bruno Roy chez Fata Morgana dès 1970 ; en 1980, Georges Monti qui passe de l’imprimerie à l’édition en fondant Le Temps qu’il fait… La plupart de ces nouveaux visages ne vont pas vivre les mains dans l’encre, mais vont faire connaissance avec les impératifs de la fabrication tout autant qu’avec ceux de la diffusion.

En 1980, on dit avoir assisté à un printemps de la petite édition. Plus tard, on compte les naissances, on compte aussi les disparitions : on parle de plus de 800 créations entre 1975 et 1988, et de plus de 300 échecs. On se souvient de maisons exemplaires : Plasma, maison de Léo Ferré, mais surtout de singuliers issus du surréalisme ou de la pataphysique (Pierre Mabille, Benjamin Fondane, André Frédérique) ; Pandora, la maison de Jacques Bonnet, que l’on connaît ici au Banquet, maison d’accueil d’étrangers, nordiques ou brésiliens ; les Editions des Autres, explorateurs du domaine public du 19e siècle ; Le Tout sur le Tout, si attentifs à l’objet-livre, qui permirent de retrouver des auteurs égarés par Gallimard ou le Seuil : Paul Gadenne, Henri Calet, Georges Henein, Pierre Herbart, J.M.A. Paroutaud, et surtout Raymond Guérin, dont la réédition du roman Les Poulpes fascina les lecteurs dès 1983.

Intéressons-nous maintenant à celles et à ceux qui ont résisté. Nous livrerons demain avec eux une nouvelle bataille pour les livres, pour l’indépendance des esprits.

Pour aller plus loin :

Benny Levy, À voix nue, France Culture.

Didier Daeninckx, un été d’écrivains, France Culture.

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