Une fleur éclot et le monde se lève

Depuis plus de quinze ans, Yoko Orimo et les éditions Sully ont entrepris ce travail colossal et merveilleux de traduire et publier la grande œuvre de maître Dôgen (1200-1253), le fondateur de l’école de bouddhisme zen Sôtô au Japon, le Shôbôgenzô, La vraie Loi, Trésor de l’Oeil.

Après la publication d’un volume d’introduction générale et de huit tomes regroupant l’intégralité des textes qui le composent répartis thématiquement, c’est désormais le Shôbôgenzô en entier, en un seul volume, selon l’ordre de Dôgen, qui poursuit et couronne ce travail remarquable. En effet, si le Shôbôgenzô intéressera assurément les amateurs de culture japonaise et de bouddhisme, ses vues, sa poésie, sa stature, en font aussi une œuvre apte à toucher tout le monde. L’abord en est certes parfois difficile pour nous, lecteurs occidentaux. L’imaginaire bouddhiste, chinois et japonais, les références présentes à chaque page nous dépaysent totalement. Pour autant, des visions, des tournures de langue, des audaces, des fulgurances, un cœur, un génie nous touchent et nous appellent.

Dōgen regardant la lune. Monastère de Hōkyōji, Japon, préfecture de Fukui. Domaine public.

Chez Dôgen, ce ne sont plus seulement les arbres et les forêts qui se mettent à marcher comme dans Shakespeare ou Tolkien, ce sont les montagnes elles-mêmes qui marchent et qui fendent le vent. Et voir les montagnes marcher est une forme d’entrée dans l’éveil. «

C’est grâce à la marche que les montagnes restent constantes. Bien que la marche des montagnes bleues soit plus rapide que le vent, ceux qui habitent au sein des montagnes ne la perçoivent ni ne la connaissent. Le sein des montagnes signifie l’éclosion des fleurs au sein du monde. » est-il écrit dans « Montagnes et rivières comme Sûtrâ ».

Il y a cette idée chez Dôgen de correspondance générale, de jeu de miroir multiple, entre le texte ou l’image et le réel, entre le plus infime et le plus grand, entre le plus quotidien et le plus merveilleux, entre le plus profane et le plus sacré. Ainsi, les rivières et les montagnes disent les paroles du Bouddha et inversement. Ainsi prendre le thé et prendre le repas sont les activités des grands patriarches. Ainsi la fleur et le brin d’herbe non seulement déploient l’éveil, mais sont, d’une certaine façon, le tout : « Ces montagnes et ces rivières, le ciel et la terre, le soleil, la lune, le vent et la pluie, les animaux et les plantes de toutes sortes, chacun d’eux n’est autre que la fleur d’Udumbara triturée (par le doigt de l’Éveillé-Shâkyamuni). Naissances et morts, le passer et le venir sont aussi les diverses couleurs de la fleur, la claire Lumière de la fleur. Cette étude que nous poursuivons aujourd’hui est un avènement de la trituration d’une fleur. », pouvons-nous lire dans « La fleur d’Udumbara ».

Et si l’éveil semble pouvoir être rencontré de toutes les façons : « Ou bien, en déployant le cœur de l’Éveil au milieu du rêve, tel a obtenu la Voie. Ou bien, en déployant le cœur de l’Éveil au milieu de l’ivresse, tel a obtenu la Voie. Ou bien, en déployant le cœur de l’Éveil au milieu des fleurs qui s’envolent et des feuilles qui tombent, tel a obtenu la Voie. Ou bien, en déployant le cœur de l’Éveil au milieu des pruniers en floraison et des bambous verts, tel a obtenu la Voie… » peut-on lire dans « Déploiement du cœur de l’Éveil »; il ne peut cependant pas se réaliser sans pratique : l’éveil réclame la pratique de l’éveil.

Ce pourquoi Dôgen est aussi critique et même sévère à l’égard de certaines attitudes ou vis-à-vis de certaines écoles bouddhistes. Et c’est avec un regard amusé qu’on peut lire cet extrait de « Maximes de la méditation assises » : « Cependant, voici ce que disent les laxistes fautifs de nos jours : « La pratique de la méditation assise n’a pour but que d’obtenir la paix intérieure, c’est-à-dire l’état de quiétude. » Cette opinion ne vaut même pas les savants du Petit Véhicule ; elle est encore inférieure aux véhicules des hommes et des dieux. Comment pourrait-on considérer ces gens-là comme des gaillards qui étudient la Loi de l’Éveillé ? En Chine actuelle sous la dynastie des Song, nombreux sont les pratiquants de la sorte. Déplorez cette dégénération de la Voie des patriarches. » Car comment ne pas nous reconnaître dans ces mauvais gaillards laxistes de la Chine des Song ? Le zen n’est peut-être pas si zen. Et il faut très chaleureusement remercier les  éditeurs, Sully, et Yoko Orimo de permettre de nous engager dans ce texte immense.

 

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