Pour rencontrer Sarraute, et relire son travail

Nathalie Sarraute (1900-1999) réfutait l’idée de biographie, qui risquerait d’imposer une grille de lecture de son œuvre. Elle craignait qu’on ne passe à côté de la vie intérieure qu’elle s’est attachée – c’est le sens même de son écriture – à mettre au jour. Elle ne souhaitait pas non plus que les éléments extérieurs de sa biographie (femme, juive, russe) ne la marginalisent d’une quelconque façon. Et puis, disait-elle, l’être humain est si complexe, si changeant, il n’y a pas d’image d’ensemble.
Autant dire que pour Ann Jefferson, écrire ce livre était un défi, voire une gageure…

Nathalie Sarraute, © Éditions de Minuit.


Mais, en bonne connaisseuse de l’œuvre, et ayant longuement rencontré Sarraute dès les années 70, elle pensait – encouragée en cela par Dominique Sarraute, la dernière fille de Nathalie – qu’il était possible de raconter de manière à la fois sobre et éclairante la vie de quelqu’un, même si ce quelqu’un refusait la biographie. Il est vrai que Sarraute, à l’exception de « Enfance » aussitôt contredit par « Tu ne t’aimes pas », n’a jamais beaucoup parlé d’elle. Ou plutôt, elle disait ne parler que d’elle dans ses livres, mais parler d’elle, c’était parler de tout un chacun,selon le prisme universel des tropismes…
Ann Jefferson a souhaité mettre en exergue le sentiment d’une recherche continue, d’une poursuite inlassable, d’un projet, dans le travail de Sarraute : « Mon ambition était surtout de recréer le contexte dans lequel l’oeuvre de Nathalie Sarraute a évolué depuis les années trente quand elle a commencé d’écrire Tropismes jusqu’à son dernier livre Ouvrez  publié en 1997.
Car, explique-t-elle, une œuvre existe en dialogue avec son époque, même si Sarraute ne voulait absolument pas apparaitre comme « un écrivain engagé », et malgré ces engagements mêmes.
D’ailleurs, elle ne se sentait à l’aise dans aucun groupe,même pas celui du Nouveau Roman auquel elle est pourtant indéfectiblement associée, et cela venait augmenter son sentiment d’insécurité et son besoin constant d’être rassurée sur la qualité de son travail.
Comme Ann Jefferson le souhaitait, les éléments biographiques qu’elle retrace, de façon chronologique pour la plupart, n’apportent pas une clé d’interprétation des oeuvres, mais une densification, une épaisseur supplémentaire que les lecteurs pourront intégrer à leur (re)lecture à venir. Par exemple, les divergences et même l’hostilité qui opposaient Sarraute à Beauvoir ne sont pas montrées par le petit bout de la lorgnette, mais selon le point de vue littéraire, bien plus interessant.


Cette biographie est un vrai bonheur de lecture en soi. Ann Jefferson apporte de nombreuses précisions, son travail est d’une grande subtilité et témoigne d’une connaissance profonde et intime de la personne comme de l’œuvre de celle qu’elle appelle « Nathalie » .
Elle s’attache à montrer la place singulière que Sarraute a occupée dans la deuxième moitié du XXe siècle, en France, mais au plan international également. Loin de l’hagiographie stérile (elle n’hésite pas à parler d’évènements desquels Sarraute ne sort pas forcément grandie) son livre est une invitation vibrante et honnête à rencontrer ou redécouvrir un écrivain essentiel. Et à lire ou relire ses Œuvres Complètes, dont elle même a été l’une des éditrices, avec Valerie Minogue et Arnaud Rykner, sous la direction de Jean Yves Tadié.

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