De la marge au centre…

Bell Hooks n’est pas aussi connue qu’elle devrait l’être, particulièrement en France. Figure emblématique de l’Afro-féminisme aux États-Unis, elle publie différentes théories féministes se basant sur l’intersectionnalité et la convergence des luttes.

Loin du féminisme blanc et petit bourgeois, Bell Hooks met en lumière les questions de racisme, d’orientation sexuelle et de classisme intrinsèquement liés à la domination masculine.

Son livre De la marge au centre est particulièrement intéressant car Bell Hooks tente de redéfinir ce qu’est la sororité*. Elle étaye ses propos en s’appuyant à la fois sur des extraits publiés par d’autres essayistes féministes ainsi que sur ses expériences personnelles.

Pour Bell Hooks et bien d’autres, il ne s’agit pas simplement d’affirmer que nous sommes toutes des sœurs et qu’il est impossible d’être en désaccord avec l’une d’elles. Comme si le fait d’être victimes des mêmes oppressions était notre seul point commun alors que nous pouvons nous rassembler autour de convergences plus fortes et valorisantes.

Elle écrit très justement :

 « Les femmes n’ont pas besoin d’éliminer leurs différences pour se sentir solidaires les unes aux autres. Nous n’avons pas besoin de partager une oppression commune pour toutes lutter contre l’oppression. Nous n’avons pas besoin de haïr le masculin pour nous rassembler et nous lier, tant les expériences, les idées et les cultures que nous avons à partager entre nous sont riches et vastes. Nous pouvons être des sœurs liées par des intérêts communs et des convictions partagées, unies dans notre appréciation de la diversité, unies dans notre lutte pour mettre fin à l’oppression sexiste, unies dans la solidarité politique. »

L’autrice développe l’idée qu’être féministe, ce n’est pas uniquement combattre pour l’égalité sociale avec les hommes (irréalisable temps qu’il existera des dominations, quelles qu’elles soient) mais bien lutter contre l’oppression sexiste sous toutes ses formes.

Pour exemple, Bell Hooks explique que, bien que les premiers mouvements féministes visibles aux États-Unis aient été portés par des femmes blanches issues de classe moyenne ou supérieure, il ne faut jamais oublier qu’une femme blanche possède des moyens d’oppressions racistes au même titre qu’un homme noir pourra exercer sa domination sur une femme. Tandis que pour les femmes dites « racisées » le patriarcat ne prévoit aucun moyen de domination ou d’émancipation, elles sont donc en proie à toutes les formes d’oppressions (la classe s’y ajoutant souvent).

Manifestation pour la libération de six membres du Black Panther Party incarcérées dans la Niantic State Women’s Farm, dans le Connecticut, en 1972, Wikimedia

L’auteure aborde aussi la question du radicalisme et en quoi il est essentiel  dans la lutte féministe car le but est bien révolutionnaire et non simplement réformiste. On verra d’ailleurs que certaines réformes qui avaient pour but  l’émancipation des femmes finissent par servir le capitalisme et par conséquent desservir la cause (l’exemple de la légalisation du divorce qui jeta les femmes sur le marché du travail créant ainsi une main d’œuvre précaire et docile est frappant). Nous préciserons bien sûr que ces réformes ont toujours fait progresser le niveau de vie des opressé.e.s mais sans jamais modifier fondamentalement la société et ses mœurs.

Dans cet ouvrage presque autant d’idées que de pages, de quoi faire trembler les lignes de nos esprits. L’écriture est humble, la lecture douce et agréable, c’est dorénavant l’un.e des auteur.e.s qui ne quittera plus mon chevet ni mon cœur.

Mon exemplaire de De la marge au centre, aujourd’hui marqué, plié, aux paragraphes soulignés et aux numéros de pages entourés sera mon ancre dans le tourbillon d’idées et de concepts auquel le monde actuel nous expose chaque jour  un peu plus violemment. Alors qu’on a attendu trente années la traduction française de son œuvre (en écriture inclusive !), une chose est sûre c’est qu’il n’est jamais trop tard pour lire Bell Hooks.

*Sororité : On appelle « sororité » le lien qui unit les femmes du fait de la condition qu’elles partagent aux yeux du monde. Cette notion a d’abord émergé au sein du discours féministe de la seconde vague, dans les années 70. Elle s’est érigée en réponse à celle de fraternité, emblème d’un monde politique réservé aux hommes.

Source : Les gros mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme. Clarence Edgard-Rosa. Hugo Doc.

 

Biographie brève :

Bell Hooks en 2009, Wikimedia

Bell Hooks en 2009

Bell Hooks est née aux État-Unis en 1952, de son vrai nom Gloria Jean Watkins. Elle est issue d’une famille nombreuse de classe ouvrière. Malgré les incroyables difficultés  dues au racisme et à la ségrégation, Bell Hooks termine son doctorat en 1983, sa thèse portera sur Toni Morrison.

Elle enseigne à partir de 1976 tout en développant ses idées féministes et antiracistes, elle publie son premier essai important Ain’t I a Woman ? : Black Women and Feminism en 1981, qui lui vaut une belle renommée dans les milieux militants. Puis Feminist Theory: From Margin to Center  en 1984. En France on attendra 2017 et l’excellente collection « Sorcières » des éditions Cambourakis pour la découvrir.

 

Pour aller plus loin :

Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, Bell Hooks, éditions Cambourakis

La pensée féministe noire, Patricia Hill Collins. éditions Remue-Ménage

Le sujet du féminisme est-il blanc ? Femmes racisées et recherche féministe, Collectif, sous la direction de Naïma Hamrouni et Chantal Maillé. éditions Remue-Ménage

Blues et féminisme noir, Gertrude Ma Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, Angela Davis, éditions Libertalia

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *