La Grèce de personne

« Japon grec », l’expression ne paraîtra peut-être pas si étonnante pour qui aura appris l’amour d’Athéna à travers un dessin animé adapté d’un manga. Pour autant, il n’est pas immédiatement évident de qualifier ainsi le Japon, la Grèce étant d’emblée et le plus généralement comprise comme notre héritage, celui des occidentaux. C’est ce que pourtant dément l’appropriation de la Grèce par le Japon comme le montre de manière tout à fait remarquable Michael Lucken.

 

En effet, depuis l’ère Meiji, il est manifeste que la Grèce a nourri la pensée, la littérature, les arts et même le vocabulaire et la culture populaire du Japon. Parmi bien d’autres exemples évoqués concernant aussi bien l’architecture, le théâtre et la danse, pensons à la figure du valeureux général thébain Épaminondas, plus familière dans l’Archipel que chez nous, au rapprochement tôt fait entre le stoïcisme et la voie du samouraï, le bushidō, à l’amour du corps grec chez Mishima, aux mots arufabetto (alphabet), kaosu (chaos), arerugī (allergie) ou purakushisu (praxis) passés dans la langue, à la reprise du mythe d’Icare chez Miyazaki qui court dans ses différents long-métrages ou aux Chevaliers du Zodiaque.

 

Certains penseurs et artistes ont même envisagé une sorte de continuité historique à travers la route de la soie et la transmission des formes grecques via l’art gréco-bouddhique du Gandhara ce dont témoigneraient le galbe des colonnes du temple Hōryūji, et des éléments picturaux ou statuaires.
Aussi, Michael Lucken tente de comprendre les raisons complexes d’une telle appropriation culturelle : le Japon n’est pas un pays colonisé et, ainsi, le patrimoine grec n’est pas subi, il n’est pas envisagé comme imposé, comme étant la marque des blancs et des occidentaux ; mieux encore, il peut être un outil pour se distinguer et s’émanciper de l’imposant héritage chinois.

 

De plus, le travail d’appropriation de la Grèce, particulièrement accentué dans les années 1920-1940 n’a sûrement pas été étranger, semble-t-il, à une volonté nationaliste et hégémonique.
N’était-ce pas d’ailleurs culotté et matière à orgueil que de montrer à l’Occident et au monde qu’un pays des confins de l’Asie non seulement connaissait, mais ravivait, refaisait d’une certaine façon ce qui avait fait le fonds le plus glorieux de la culture européenne et son point de référence depuis des siècles ?
Mais autre chose s’ouvre et se dessine dans ce livre qui ne concerne pas uniquement le rapport du Japon à la Grèce. C’est l’idée que l’appropriation culturelle n’est pas affaire justement de prétendu héritage, qu’elle relève d’une volonté et d’une pratique, qu’elle dépend aussi d’une part d’imaginaire et de désir qui permet de rattacher à soi, à son propre parcours la culture étudiée.

 

C’est d’ailleurs à juste titre que Lucken n’use non pas tant du terme d’appropriation, mais de celui de possession. Car dans la possession, on entend certes l’acte de posséder, mais aussi l’acte d’être possédé. Le Japon ne s’est pas saisi de la culture grecque comme d’un objet immuable, subsistant en soi, mais il s’est aussi fait prendre par la Grèce, en en dessinant, une image différente de celle de l’Occident, peut-être plus panthéiste et moins anthropomorphe, peut-être aussi davantage une Grèce des petites choses et du quotidien, des cigales et des lucioles, des acanthes et des poulpes, des pêcheurs et des artisans, mais une image non moins légitime et fidèle.

 

Aussi, Lucken insiste sur le fait que le processus d’appropriation ou d’incorporation culturelle est précaire, qu’il dépend certes d’individus pour qui la Grèce antique résonnait, faisait sens, méritait d’être étudiée et qui retrouvait en elle quelque chose d’eux-mêmes, mais surtout d’une volonté politique.

 

Qu’il a fallu une institutionnalisation des études grecques dans les universités nippones, qu’il a fallu tout un travail continu de traductions et d’éditions pour qu’il y ait une chaîne croissante et ininterrompue de lecteurs et imprégnation et infusion durable dans la culture populaire.
Mais qu’un maillon de cette chaîne se brise et qu’en est-il de cette appropriation ?

 

Le Japon grec ; culture et possession de Michaelk Lucken,

éditions Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires

À découvrir sur le site de vente en ligne de la librairie 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *