La rentrée littéraire : « Orfeo » – Richard Powers

La question de l’écriture du souvenir et de la mémoire est souvent au centre des romans de Richard Powers.

Trois fermiers s’en vont au bal (Éditions du Cherche Midi, Collection Lot 49 puis repris en 10\18) commence avec une photographie d’August Sander (1876 à Herdof près de Cologne -1964 à Cologne) intitulée «Trois fermiers du Westerland en route pour le bal», datée de 1914. Cette photo est le motif de départ du roman. Richard Powers fera continuer leur route à ces trois hommes dans un jeu de piste romanesque qui se déploie dans l’Histoire du XX siècle.

Le temps où nous chantions (toujours au Lot 49 et toujours repris en 10\18), grand roman, s’ordonne autour d’un thème musical chanté par Marian Anderson en Avril 1939 au Lincoln Mémorial (au même endroit où Martin Luther King prononcera son discours «I have a dream» en 1961) qui marque l’histoire de la lutte pour les droits civiques des noirs américains. Je précise que ce concert devant une foule immense était la réponse à son interdiction de chanter au Constitution Hall de Washington parce qu’elle était noire. Ce roman de Richard Powers, inoubliable, est centré sur les thèmes de l’origine et de l’identité d’une famille américaine. Dans La chambres aux échos, la neurologie et le fonctionnement du cerveau donnent une dimension conceptuelle et réflexive à cet autre grand livre de Powers. Allez savoir pourquoi, c’est peut-être celui que j’ai le plus aimé. Sa bibliographie ne s’arrête pas à ces trois livres mais je n’ai pas lu les autres et j’ai raté ma lecture du Dilemme du prisonnier.

Les romans de Richard Powers sont hantés par le trouble du souvenir, par une mémoire à réécrire, par ce qui n’est pas dit, par ce que Conrad nomme «la ligne d’ombre». Ces personnages vivent dans l’incertitude ou l’indétermination. Parfois, ils semblent dispersés, vivant dans un temps qui manquerait d’aplomb et les laisserait sans prise avec le monde.

Peter Clement Els est le héros du dernier livre de Richard Powers, Orfeo, édité au Cherche Midi dans la collection Lot 49, traduit par Jean Yves Pellegrin. C’est un personnage formidable. Il fut compositeur atonal ou dodécaphonique, de musique classique contemporaine, sans beaucoup de rayonnement mais avec l’exigence formelle, intellectuelle et théorique de la révolution musicale des années soixante (John Cage, Olivier Messiaen…dans la ligne tracée par Schoenberg). Pour lui, la musique est partout. Les harmonies sont à découvrir au-delà des évidences, dans les objets, dans le silence. Le monde se compose de sons dans une partition infinie qu’il s’agit de saisir et d’écrire. Au début du roman, Els est revenu de ces expériences de composition. Il vit isolé et cherche dans une autre science, la biologie, à saisir la diversité et la complexité du génome. Des sons, des harmonies, des atomes…et une symétrie profonde à découvrir, une «nouvelle frontière» entre le son et le vivant.

Presque par hasard, deux policiers découvrent son matériel scientifique et pensent détenir un malfaiteur. Peter Clement Els s’enfuit. Et dans sa fuite, Els repense à son passé. De façon méthodique, Richard Powers donne à son roman un air décousu qui colle parfaitement à la mobilité de chaque bloc de temps, bloc de souvenir, du personnage. La mémoire est en chantier et Els en fuite. En avançant elle s’efface peu à peu et lui ne peut plus se retourner.

Bonnes lectures.

Orfeo

 

Richard Powers, Orfeo – aux Éditions du Cherche Midi – collection Lot 49

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *