Le garçon qui voulait dormir – Aharon Appelfeld

Erwin a dix sept ans. Au sortir de la guerre, il se retrouve en Italie après des mois d’errance à travers l’Europe au cœur d’un groupe de réfugiés apatrides. Enrôlé avec d’autres jeunes gens par Efraim – représentant de l’agence juive – pour devenir un pionnier du futur état israélien, il entame sur ces plages napolitaines un long et difficile entrainement. Le changement de vie passe par le corps (l’entrainement physique dans le camp est quasi militaire) mais aussi par l’apprentissage de l’hébreu, et demande donc l’abandon de tout ce qui fut « la vie d’avant ».

Erwin ne peut toutefois se résoudre à quitter les rivages de son enfance ; seul le sommeil lui permet de retrouver celui qu’il fut et qu’il n’est déjà plus tout a fait,  de continuer à garder les secrets de son passé mais plus encore ceux de son identité.

« Dans mon sommeil, j’étais relié à mes parents, à l’état d’éveil j’étais expulsé de ce lieu protégé. »

Dormir non pas pour ne pas vivre, mais pour appréhender la réalité autrement. Erwin a besoin de ces moments de refuge, un sommeil réparateur qui lui offre la possibilité de faire son deuil et d’apprendre à accepter ce qu’il a vécu (le ghetto, les camps, l’errance et la perte des êtres chers). Le sommeil n’est pas le lieu de l’angoisse, mais celui de l’enfance, de la présence rassurante des parents avec qui il dialogue comme pour continuer à les faire participer au cycle de la vie.

La vie du sommeil  est celle de l’enfance dans laquelle il retrouve ses parents et peut dialoguer avec eux, les interroger sur ses évolutions et ses changements de perception de la vie.

Inlassablement, Appelfeld fait de l’intime de sa vie le matériau de ses romans, jouant d’un moment ou d’une période de sa vie. Pour lui, « La mémoire est fuyante et sélective, elle produit ce qu’elle choisit », le cœur du roman est fait des changements qui se produisent au plus profond d’un être.

Pour les lecteurs d’Histoire d’une vie (paru en français en 2004), cet épisode n’est pas totalement inconnu, pourtant Appelfeld lui donne ici une ampleur et une intensité toute nouvelle . En recentrant la totalité du roman  sur cet épisode là, il fait du Garçon qui voulait dormir un grand roman de formation, mais aussi le roman du passage et de la transition. Un grand roman du changement.

Dans la vie nouvelle qu’on propose au jeune Erwin, celle qui conduit à la création d’Israël (qui doit par la volonté de l’Agence juive devenir une grande nation),  la question centrale qui se pose au jeune homme et à tous ceux qui sont avec lui est : quelle place reste-il pour la mémoire (collective et intime), quelle part de trahison de soi  faut-il endurer pour devenir celui qu’on veut qu’il devienne ?  Ces questions, le jeune Erwin se les pose, en même temps dans sa vie nocturne  et en étant éveillé.

Mais Le garçon qui voulait dormir est aussi un magnifique roman de la langue et de la mémoire. Pour pouvoir continuer à vivre, on propose au jeune homme du roman d’oublier, de  repartir à zéro dans une nouvelle langue : l’hébreu. Les deux vies d’Erwin s’entremêlent comme le font les deux langues, celle de l’enfance (matricielle et maternelle) et celle qu’il est en train d’apprendre (celle de l’élan, en rupture avec le monde d’avant).

La force du roman tient dans sa bouleversante justesse. Sa sincérité est poignante. Le roman est un moment de grâce, la quête du sens est présente à toutes les pages portée par des personnages d’une force éblouissante. Appelfeld semble porter un regard neuf sur cette partie de sa vie. En avant goût voici un petit extrait qui met en scène Erwin et un autre jeune homme dans le camp alors qu’ils viennent juste d’arriver en Palestine :

 » – Qu’est-ce qui t’étonne ainsi ?

– La lumière.

– Est-elle différente de celle que nous avons connue ?

– Complètement.

Il ne contemplait pas seulement la lumière. Quelques jours  auparavant, il m’avait montré un petit fossile trouvé dans un tas de pierre.

– Voilà qui modifie la perspective de la vie.

– Comment ça ?

– Je me souviendrai, lorsqu’il le faudra, que nous sommes des êtres éphémères. »

 

Le garçon qui voulait dormir – Aharon Appelfeld – Éditions de l’Olivier – 21€

 

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