Le grand marin – Catherine Poulain – Éditions de l’Olivier

C’est un roman qui commence par le départ de Lili d’un coin de France et qui raconte son rêve de pêcher en Alaska. Lili trouve refuge dans un coin d’Amérique battu par l’océan, sur l’île de Kodiak. Lili porte un regard rempli d’espoir sur cet océan et sur ces gens de la mer qui connaissent la malédiction de Sisyphe, celle de rouler la pierre de la vie et de toujours retourner pêcher. Lili embarque sur le Rebel pour pêcher la morue noire, puis le flétan tout en rêvant du bout du monde situé pour elle au lieu-dit de Barrow point.

Catherine Poulain écrit une histoire remplie de personnages un peu déchus, un peu fatalistes, un roman au service de la légende des travailleurs de la mer de Béring. C’est aussi et surtout un beau portrait de femme, insaisissable car entièrement libre. Ce roman est une évasion. Catherine Poulain écrit l’immensité des paysages, de l’expérience et des cœurs, car ce livre est rempli de belles histoires d’amitié et d’espoir. Lili se met à l’épreuve, elle avale à plein poumon l’air tempétueux de l’océan, elle remonte le poisson, elle le tue, elle regarde l’horizon disparaître dans la brume ou dans la nuit, les rafales de vent, les couleurs du soleil, les odeurs de gasoil et de bières. Pour notre héroïne, continuer à pécher est une évidence car plus qu’un voyage, plus qu’une aventure, ce livre raconte un choix absolu.

Le grand marin

 

Le grand marin – Catherine Poulain – Éditions de l’Olivier

à paraître le 4 février 2016

Treizième poésie verticale – Roberto Juarroz

Dans les titres des livres de Roberto Juarroz le mot Verticale est toujours présent. Il prends son sens dans le rapport de l’Homme au monde, un rapport spatial et visuel.

S’élancer sur les eaux aveugles
et ouvrir les territoires
d’un continent nouveau
qui réveille et réanime
la réalité fatiguée du monde.

p.229 Treizième poésie verticale

La réalité ne garantit plus au sujet son rapport au monde. Pour l’atteindre, il essaie de la regarder autrement, la regarder de dos pour la réinterpréter. L’Homme est cerné par le vide et recherche des motifs nouveaux, des angles nouveaux.

Oublier de vivre

Regarder ailleurs

Ou ne regarder nulle part

Il est un moment de la nuit ou du jour

Ou l’eau même s’abstient

De tous ses reflets.

 

p.213 – ibid

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La splendeur dans l’herbe – Patrick Lapeyre – Éditions P.O.L

Homer, la quarantaine, rencontre Sybil suite au départ de leurs compagnons, Emmanuelle et Giovanni, pour Chypre. Lui, Homer, habite à Paris, il est comptable. Elle, Sybil, habite en Seine et Marne. Homer et Sybil passent du temps ensemble et sont à peu près sûrs de s’aimer. Cependant, le poids et les souvenirs de leurs anciens amants et les nouvelles qu’ils reçoivent de leur vie commune, veillent sur eux et les empêchent de vivre pleinement leur choix. Ils sont incertains. Le roman se double de l’histoire des parents d’Homer, Arno et Ana Hillmann, et l’on découvre l’enfance d’Homer, un peu traumatisée, et un couple qui vit mal ensemble.

Patrick Lapeyre écrit avec acuité la fragilité de ces personnages qui sont plus ou moins exilés du temps qu’ils vivent et pour qui les décisions sont dures à prendre. Ils cherchent à atteindre une vérité, qui les dévoilerait, et qui les aiderait à dépasser le pressentiment du malheur. Des lieux, des personnages, l’expérience de l’amour, La splendeur dans l’herbe est traversé de bout en bout par une étrange profondeur. C’est un roman dans lequel nous sommes bien et qui nous raconte de belles choses sur le sentiment amoureux.

J’ai beaucoup aimé ce livre. Je vous le conseille vivement.

La splendeur dans l'herbe

 

La splendeur dans l’herbe – Patrick Lapeyre – Éditions P.O.L

Envoyée spéciale – Jean Echenoz – Éditions de Minuit.

Tenter de résumer le dernier roman de Jean Echenoz c’est prendre un risque inutile. En effet, l’une des choses marquante de ce roman, c’est sa machinerie interne très bien huilée, qui nous fait nous demander, par moments, comment cela peut tenir debout. Cette architecture se construit d’une série de scènes qui nous raconte les relations des personnages entre eux et fait avancer l’intrigue. L’un des aspects qui rend ce texte savoureux, c’est cette façon qu’a le narrateur d’arbitrer, d’ordonner, d’agencer son histoire comme il lui plaira. Et tout lui semble permis. C’est cette liberté qui lui permet d’user de tous les possibles pour imaginer la suite de son histoire. Un affranchissement qui laisse penser par instant, que ce narrateur pourrait être lui-même manipulé par quelqu’un d’autre.

Envoyée Spéciale est une histoire un peu invraisemblable Continuer la lecture

« Mes amis » – Emmanuel Bove

Les Éditions l’Arbre Vengeur ont réédité ces derniers jours le livre d’Emmanuel Bove, Mes amis, avec préface de Jean- Luc Bitton, postface de Jean-Philippe Dubois, illustrations de Francois Ayroles, bandeau avec citation de Samuel Beckett, rabats et table, bref un très bel objet pour un très beau et grand texte.

Emmanuel Bove brosse le portrait de Victor Baton et de sa psychologie profonde. De plus, il décrit minutieusement une époque et un décor, la ville de Paris après la première guerre mondiale. Le ton de Bove, ironique et compatissant, réussit à émouvoir sur les histoires de Victor Baton, ancien combattant de la guerre 14-18, qui erre dans Paris à la recherche d’un ami. L’intrigue est simple et le constat désabusé car cette recherche semble immanquablement vouée a l’échec. Victor Baton est un personnage commun, dans le sens d’un personnage anonyme à la recherche de sa place dans la grande ville. Continuer la lecture

Le marque-page – Sigismund Krzyzanowski

Au catalogue des Éditions Verdier, dans la collection Slovo, on trouve les livres de Sigismund Krzyzanowski qui est sans doute un des très grands de la littérature russe du siècle dernier. Si ses livres et nouvelles sont difficilement rattachable a un genre précis, je découvre, au fur et à mesure de mes lectures, une écriture de la dérision et du désespoir qui révèle une lucidité entière sur son époque.

Hélène Châtelain écrit dans la préface du recueil de nouvelles Le marque- page que «ce qui rend le destin littéraire de Krzyzanowski à ce point bouleversant, c’est peut-être précisément son invisibilité absolue, son inassimilation organique par son époque. Car cette époque fut, comme rarement, comme jamais peut-être, celle du maître Mot. La révolution d’Octobre et ses prolongements fut avant toute autre chose, une prise de pouvoir sémantique. Sur le Mot, donc sur le Temps.» et Hélène Châtelain de préciser que « la toute première publication d’un ensemble conséquent de nouvelles date de 1989, plus d’un siècle après sa naissance, en 1887, presque un demi siècle après sa mort, en 1950». Continuer la lecture

« Hank stone et le cœur de craie » – Carl Watson

Je découvre Carl Watson par un court texte, Hank stone et le cœur de craie, édité par la Vagabonde et je suis sidéré par son talent. Il y a une retenue dans son écriture et une créativité plastique qui le rend capable de dire vite et avec précision ce qui se passe dans l’esprit du dénommé Hank Stone.

Carl Watson écrit un monde en décomposition, une société qui se délite et la pauvreté qui isole et détruit. Il écrit la ville dans tout ce qui la compose, ses mouvements, ses sons, ceux qui la traversent, ceux qui l’habitent. Hank Stone habite dans un quartier pauvre de Chicago, l’Uptown Chicago qu’il observe par sa fenêtre. Hank Stone porte sur la ville un regard statique. C’est un observatoire à lui seul, qui concentre et stocke les bruits et les images de ce bout de quartier, bout du monde. Continuer la lecture

« Vaterland » – Anne Weber

Anne Weber est un écrivain bilingue qui a cette particularité de traduire elle-même ses livres du français à l’allemand et, pour Vaterland, de l’allemand au français. Elle est la traductrice de Pierre Michon.

Vaterland, édité au Seuil au mois d’Avril dernier, se présente comme un récit (qui par ailleurs conserve l’argumentation d’une enquête) dans lequel Anne Weber cherche à déterminer et à définir, dans le cadre de sa filiation et de l’Histoire allemande, le sens de sa germanité. Le territoire de ce récit est le passé. Anne Weber dévoile la vie de trois personnages. Continuer la lecture

La rentrée littéraire : « Orfeo » – Richard Powers

La question de l’écriture du souvenir et de la mémoire est souvent au centre des romans de Richard Powers.

Trois fermiers s’en vont au bal (Éditions du Cherche Midi, Collection Lot 49 puis repris en 10\18) commence avec une photographie d’August Sander (1876 à Herdof près de Cologne -1964 à Cologne) intitulée «Trois fermiers du Westerland en route pour le bal», datée de 1914. Cette photo est le motif de départ du roman. Richard Powers fera continuer leur route à ces trois hommes dans un jeu de piste romanesque qui se déploie dans l’Histoire du XX siècle. Continuer la lecture

La rentrée littéraire : « Les prépondérants » – Hédi Kaddour

Ces derniers jours, jours de rentrée littéraire, beaucoup d’articles de journaux sont consacrés (à juste titre) au dernier livre d’Hédi Kaddour, Les prépondérants, édité chez Gallimard. J’en rajoute un en essayant, pour ne pas vous lasser, de ne pas raconter une fois de plus l’histoire de ce passionnant roman mais plutôt d’en parler dans son rapport avec l’un des éléments essentiels du livre, le cinéma. Continuer la lecture