Annihilation de Jeff Vandermeer

Annihilation_by_jeff_vandermeerMalgré les nombreuses expéditions précédentes la Zone X n’a pas révélé tous ses secrets, loin s’en faut. Beaucoup y sont allés, peu en sont revenus, et les quelques « chanceux » n’avaient plus toute leur tête. Cette fois elles sont quatre, elles ont été préparées (voire conditionnées) par l’agence gouvernementale en charge, et, n’ayant plus d’identité elles se distinguent juste par leur profession. C’est le carnet de bord de la biologiste (accompagnée de la psychologue, de l’anthropologiste et de la géomètre) que Jeff Vandermeer, tête de proue avec China Mieville du mouvement New Weird, nous fait découvrir dans ce premier tome de la trilogie du Rempart sud.

«Je vous dirais le nom des trois autres, s’ils avaient de l’importance, mais seule la géomètre durera encore un jour ou deux. De toute manière, on nous a toujours vivement déconseillé de nous servir de noms : nous étions censées nous concentrer sur notre mission et « abandonner tout ce qui était personnel ». Les noms appartenaient à l’endroit d’où nous venions, pas aux personnes que nous étions durant notre séjour dans la Zone X.»

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Les baleines contre-attaquent

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On a eu peur !
Craig Thompson qui fait de la SF ? Qui abandonne ses récits oniriques et touchants pour s’envoler vers des cieux loufoques et colorés ? Qui s’aventure sur les terres de la BD jeunesse ?
Ça fait quelques mois que la version originale me fait de l’œil, fan de ‘Blankets’ oblige, mais je restais sceptique. Changement trop radical à mes yeux, couverture un peu passe partout, titre farfelu, j’avais peur que Craig Thompson perde sa place dans mon panthéon des auteurs de roman graphique. Puis voilà que la traduction sort chez Casterman et finalement je craque.

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La pluie et le sang

Une bonne lecture de plus pour la nouvelle collection du Bélial, et une lecture tout à fait différente du Vernor Vinge et du Paul McAuley (ne me reste plus que celui de Nancy Kress).
L’ambiance est lourde dans cette novella de Thomas Day, comme elle l’était déjà dans d’autres de ses écrits (on pense à Women in chains, ActuSF). L’atmosphère moite et étouffante de Bangkok pèse autant sur ses habitants que sur le lecteur, elle transpire et imprègne l’histoire. Nous sommes lancés en compagnie d’un policier sur les traces de Dragon, tueur impitoyable de proxénètes et de pédophiles. Cette traque soulève plusieurs questions : l’attitude des autorités vis à vis de la prostitution d’enfants et donc face à notre tueur, notre rapport à la sexualité par l’intermédiaire du policier qui recherche vainement l’incarnation parfaite de son fantasme le plus fou et ; interrogation inévitable, Dragon est-il un héros ou un salaud ?
C’est un texte fort, qui nous met un gnon en pleine tronche de par le sujet mais aussi de par l’écriture crue qui ne nous épargne rien.

DragonDragon, de Thomas Day

Le Bélial – 2016

Protons et vieux croutons

Deuxième titre de la nouvelle collection du Bélial, « Une heure-lumière », et quatrième et dernier dans mon ordre de lecture, Le Nexus du docteur Erdmann est aussi celui que j’ai préféré.
Henri Erdmann est un physicien à la retraite, ou presque, étant donné qu’il donne encore des cours à la fac du coin à des étudiants pas si prometteurs selon lui. Il a mauvais caractère, se déplace en déambulateur et il faut avouer qu’il n’apprécie pas grand monde à la maison de retraite. Pour l’aider au quotidien il y a Carrie, aide-soignante sympathique que l’on va suivre également, battue par son ex petit ami flic qui la harcèle.
Henri va rapidement connaitre des sortes de micro attaques cérébrales, accompagnées de visions, pour lesquelles il ne trouve pas d’explication. Mais le mystère va encore un peu plus s’épaissir lorsqu’il va se rendre compte qu’il n’est pas le seul résidant à la maison de retraite à les ressentir…

Le point fort de la novella réside dans ses nombreux personnages. En plus d’Henri et Carrie, vont se greffer au récit d’autres personnes âgées (représentant chacune plus ou moins un archétype du « vieux »), un neurologue ou même un duo de flics. Si le format ne permet pas non plus de développer en profondeur chacun d’eux, ils gagnent petit à petit en consistance et on se prend rapidement d’affection pour la plupart. Lire la suite

Norfolk ou First Foot

La catastrophe écologique prévue de longue date (le « Spasme ») a bien eu lieu et la Terre n’est plus celle que nous connaissons. Le niveau des mers a considérablement monté et il a fallu l’intervention d’extraterrestres (les « Jackaroos ») et de la technologie qu’ils nous ont cédée pour sauver la planète. En échange, ils se sont emparés du système solaire externe, et en cadeau ils nous ont offert l’accès à un réseau de trous de ver. L’humanité s’est alors scindée en deux, ceux qui rêvent d’espace et ceux qui, méfiants, luttent contre l’ingérence extraterrestre et survivent. Lucas, seize ans ou presque, et sa mère, ancienne activiste trop malade aujourd’hui pour se mouvoir hors de son lit, se débrouillent comme ils le peuvent au cœur du Norfolk. Leur vie va prendre un tournant dramatique lorsque Damian, ami d’enfance de Lucas, pousse ce dernier à aller voir le Dragon tombé du ciel, un de ces engins encore mystérieux d’origine jackaroo.

Cette novella s’insère dans un univers déjà mis en place par Paul McAuley dans son roman Something Coming Through (pas encore traduit). Son point le plus fort réside dans l’environnement créé par l’auteur, ce paysage d’eau et d’arbres traversé par les deux amis à bord de leur bateau, moyen de transport le plus pratique alors, ainsi que dans ses personnages et leurs relations, touchantes et humaines sur cette Terre que l’on perd peu à peu. Le quotidien de Lucas se mêle adroitement à l’intrigue et ce récit qui débute plutôt calmement prend rapidement une teinte bien plus sombre.
Un texte de qualité donc, bien différent du Cookie Monster de Vernor Vinge qui fait partie de la même collection.

Le choixLe choix, de Paul McAuley

Le Belial

Macaron le glouton

Dixie Mae vient d’être engagée dans le service client d’une gigantesque multinationale de produits électroniques, Lotsatech. C’est son premier vrai boulot et elle veut faire bonne impression. Sauf que dès son premier jour elle reçoit un mail anonyme insultant où figure un détail de sa vie qu’elle seule connait. Elle va alors partir accompagnée d’un de ses collègues à la recherche du plaisantin sur le campus et va vite se rendre compte que ce n’était peut-être pas qu’une simple blague.

Cette novella de hard-SF aux airs de conte classique débute un peu bizarrement, sans trop savoir vers quoi ni comment Vernor Vinge nous conduit. Les personnages et les rencontres se multiplient, les incidents et avec eux les termes scientifiques prolifèrent et les explications, les temps de pause, se font rares. Il faut attendre le milieu du récit pour que petit à petit les engrenages s’imbriquent et que Dixie Mae et ses compagnons réalisent de quoi ils sont fait et vers qui leur quête les dirige.
Vinge aborde ici avec brio la question de l’intelligence artificielle et des responsabilités inhérentes à son utilisation au travers de ce jeu de piste réussi.

Cookie monster

Cookie monster, de Vernor Vinge 

Le Belial, 2016

Entre tacos et vodka

Sumerki de Dmitry Glukhovsky, l’Atalante

Un autre bon bouquin de Dmitry Glukhovsky !

J’avais aimé Metro 2033, écrit par Dmitry Glukhovsky alors qu’il n’avait que 23 ans, qui nous plongeait dans un Moscou post-apocalyptique où les survivants s’étaient terrés dans le métro. L’ambiance était prenante, l’environnement original, la carte du métro géniale, mais le livre n’était pas exempt de défauts. Une trame bien trop linéaire – de station en station, de rencontre en rencontre – des seconds couteaux fades et une philosophie un poil trop simpliste. On sentait que l’auteur était jeune, qu’il avait le talent et l’imagination, mais que ça manquait quelque peu de maturité. Metro 2034 est écrit dans la foulée (pas lu) et voilà que Dmitry nous présente son troisième ouvrage : Sumerki.

Premier constat : on reste à Moscou, et ça fait drôlement plaisir. Second constat : ça n’a rien à voir avec Metro. Si la démesure de la capitale russe est à nouveau au rendez-vous comme cadre, pas de catastrophe nucléaire ici et le narrateur vit donc paisiblement à la surface, à notre époque. Lire la suite

Orr nie car… ?

Ça fait des années que ce bouquin traîne sur mes étagères, la vieille édition de chez Denoël achetée à une braderie, et ça fait autant d’années que j’entends parler de Iain Banks, de cet écossais qui a écrit Le Cycle de la Culture, et plein d’autres choses, et que ça vaut plus qu’un simple coup d’œil. Alors quand je me suis retrouvé il y a quelques jours sans bouquin entre les mains à 1h du mat’, je l’ai ouvert et je me suis dit que c’était le moment. Et j’ai bien fait. Si vous aimez Dick, Priest ou Ballard, si vous aimez cette SF qui a émergé après la période « vers l’infini et au-delà » qui se recentre sur l’humain, sur notre perception de la réalité, qui s’enfonce dans l’inconscient, alors vous aimerez ENtreFER de Banks (The Bridge en VO, belle réussite que ce titre français).

Le premier chapitre est troublant. Le récit s’ouvre sur un accident de voiture venant de se produire à hauteur d’un pont, accident dans lequel le narrateur est impliqué, coincé au sein de la tôle froissée. Mais nous abandonnons rapidement le blessé pour changer de niveau et découvrir John Orr (équivalent du John Doe anglais, son nom fait écho au George Orr d’Ursula Le Guin dans l‘Autre Côté du rêve). Ce dernier est coincé dans une ville construite sur un pont – un pont qui n’a ni début ni fin et dont personne ne sait où il mène ni d’où il vient. Il s’y est échoué, rejeté par la mer, inconscient. Pris en charge par le Dr Joyce et bien incapable d’expliquer son mal, John Orr croise la route de personnages singuliers, et notamment d’Aberlaine Arrol, une femme dont les bas de nylon lui rappelle la structure impressionnante du pont. Lire la suite

Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

« Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? »

C’est une citation de Sartre dans Les mains sales (et avant lui de Saint-Just qui affirmait que « nul ne peut régner innocemment » dans son discours à propos de Louis XVI) que l’on découvre ou redécouvre en lisant ce premier roman de Jean-Philippe Jaworski, qui résume au mieux l’essence de Gagner la guerre. Notre héros et narrateur, Don Benvenuto Gesufal (certains connaissent peut-être Gesufal le Cruel, le roi « gai comme les démons » de Victor Hugo dans Le Jour des rois) spadassin émérite et fieffée crapule, croisé une première fois dans le recueil de nouvelles Janua Vera, nous fait découvrir, au travers des neuf cents pages de la version poche chez Folio SF, le Vieux Royaume et plus particulièrement la cité de Ciudalia. Entre Rome antique et renaissance italienne, nous plongeons sournoisement dans un univers de fines lames, de ruelles sombres et de conspirations en tout genre. Un peu de magie, juste ce qu’il faut, une pincée d’elfes et de nains pour l’exotisme et une palanquée de seconds rôles plus affutés et savoureux les uns que les autres, tous coutumiers au jeu de la guerre et des intrigues. Lire la suite