Quarante d’ans d’édition. Épisode 8. Cent et une manières de « faire des livres » (2)

Ailleurs, et à l’heure d’une génération de lecteurs avides d’émotions littéraires, tout reconnaissants envers des poètes et des prosateurs trop oubliés ou ignorés, on ouvre un temps modeste de redécouvertes. Les maisons comme « Le Tout sur le tout » ou « Le Temps qu’il fait » savent leur dette à l’histoire, et aiment partager avec leurs auteurs ; d’ailleurs ils en ont même en commun. En 1981, Guy Ponsart pour la première a donné le titre d’un roman d’Henri Calet à sa maison, Georges Monti, pour la seconde, a choisi le roman d’Armand Robin comme patronyme de la sienne. Un goût pour l’anarchisme, cher au poète Robin, un goût pour son talent de polyglotte et de traducteur, de passeur de voix. C’est avec la reprise d’un texte d’Armand Robin publié en 1953 par Minuit, La Fausse parole, que débute ce qui reste un des plus beaux et des plus originaux catalogues des quatre dernières décennies. L’écrivain-comète Luc Dietrich, mort à trente ans en 1944, les languedociens Joseph Delteil et André de Richaud, le vieil André Dhôtel ou Henri Thomas, tous veillent sur la maison qui les accueille. Georges Monti destine son activité au roman, à la poésie, mais aussi à bien des formes brèves, récits, nouvelles. Comment ne pas citer à ce propos la traduction par Michel Orcel des Dix petites pièces philosophiquesde Léopardi, le grand philosophe et poète italien totalement oublié ? Les poètes savent d’ailleurs ouvrir la porte de la maison. Nombre d’entre eux, dont Jude Stéfan, Jean-Claude Pirotte ou Christian Bobin, n’ignorent pas combien ils doivent au Temps qu’il fait, comme les écrivains et photographes Gérard Macé ou Jean-Loup Trassard qui exposent ici, dans de beaux volumes simples, leurs images en noir et blanc.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 6. La guerre est finie (2) ?

L’espoir maintenant. C’est en 1980 un entretien testamentaire de Jean-Paul Sartre avec Benny Levy. Autour de ces mots, on va trouver ici, chez Verdier, l’engagement des fondateurs de la maison. Autour de Benny Levy, il y a les traces de la Gauche prolétarienne, il y a la figure de Sartre, mais surtout la « réponse » à la question juive, les nouvelles questions, l’engagement dans la philosophie de Levinas, dans celle de Maïmonide et dans la langue hébraïque. La collection Les Dix paroles marquent plus que tout ce futur éditorial qui s’appuie sur la tradition. Si le compagnonnage et la dette à la pensée prévalent, il faut aussi apprendre à faire vivre, et cela requiert un certain sérieux, une incontournable éthique de la responsabilité. La vie des lettres, celle de la lettre carrée, un catalogue à venir, sont au prix de la bonne tenue économique de la maison. Editor et publisher, tout cela se tient.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 5. La guerre est finie (1) ?

Maurice Nadeau, centenaire éternel, est un des arpenteurs les plus engagés du vingtième siècle. Comment ne pas rester éblouis par le travail et l’inventivité de cet homme ! Extraits du recueil d’entretiens avec Laure Adler, Le Chemin de la vie(Verdier, 2011), à la question : Pourquoi le travail d’éditeur t’intéressait-il ?, la voix de Maurice Nadeau, 95 ans :

D’abord pour les rapports avec les auteurs. J’ai toujours aimé rencontrer les gens. Dans les années cinquante, j’aidais Clarisse Francillon, qui venait d’ouvrir une petite maison d’édition, rue des Quatre-Vents. Elle était très amie avec Max-Paul Fouchet. Ce dernier, retour des Etats-Unis, nous parle d’un livre dont on parle beaucoup là-bas : Under the volcano. Clarisse est convaincue qu’on doit publier ce roman en français, mais le texte est difficile, il nous faut être exigeant avec la traduction (…). Une coédition du Club français du livre et de Corrêa est mise sur pied. (…) Ma carrière d’éditeur commence au Pavois avec Les Jours de notre mort, de David Rousset, continue chez Corrêa, toujours avec la collection « Le Chemin de la vie » Je cherche à y publier des jeunes. Viennent à moi des gens qui sont un peu perdus, qui n’osent pas aller vers les grandes maisons. Durant ces années, je continue à travailler à Combat, j’y tiens une rubrique, y écris des articles de critique littéraire…

Quelques secondes d’entretien pour donner des sens à sa vie, pour représenter un travail qui consistait à vouloir embrasser le monde : rencontrer les gens, porter des textes, traduire avec exigence, publier des jeunes, écrire, lire et « critiquer ».

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 4. Artistes et modèles

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. En douze épisodes publiés progressivement sur le blog, Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

 

On se souvient que nous avons laissé hier ce récit en suspens avec le terme d’« engagement ». En France, le mot est objet de débats, d’études, de « disputes ». Depuis Voltaire jusqu’à Sartre et à Camus, en passant par Hugo et Zola, puis Gide, Barbusse et Malraux, le concours des intellectuels, des poètes, des écrivains, des artistes, à la vie sociale et politique, ne cesse de se discuter. Avant l’avènement des guerres coloniales, les temps ont été aux révolutions ou aux dictatures, aux conflits (Russie, Espagne, Allemagne, Italie). La dernière guerre aura imposé à chacun d’ouvrir les yeux, parfois à des choix personnels, résistance ou soumission. L’horreur nazie, les camps d’extermination, les massacres, le nombre sans fin des morts sur deux continents, la collaboration, la Résistance justement, puis l’espoir pour demain, sont autant de faits qui viennent assigner chacun à sa responsabilité. L’intellectuel qui ne peut donner que ce qu’il a, apporte ce qui l’engage le plus, ce auquel il tient par dessus tout : sa réputation, sa signature et son nom qui engagent sa pensée. Il dispose de sa liberté, et ne le fait jamais sans hésitation ni scrupules (René Rémond, 1959). Pour autant, dès la guerre finie, le débat politique est véritablement engagé. Les revues nouvelles sont les lieux indiqués de cette expression, et le resteront longtemps. Dans Les Temps modernes, Sartre et Merleau-Ponty, en accord avant la rupture, vont s’opposer sur la sortie du capitalisme, des projets et des moyens. L’humanisme des sociétés capitalistes, si réel et si précieux qu’il puisse être pour ceux qui en bénéficient, ne descend pas du citoyen jusqu’à l’homme, ne supprime ni le chômage, ni la guerre, ni l’exploitation coloniale, et, par là même, il est le privilège de quelques-uns et non le bien de tous. (Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, 1947). Si les principes d’égalité et de justice sociale sont ainsi au cœur des discussions dans ce temps des communismes espérés et des « socialismes réels », des ambigüités dans les choix, les débats autour des enjeux politiques engagent la liberté comme une valeur essentielle.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 3. La traduction (suite). De belles demeures pour étrangers.

Trop long de faire le tour complet de ce dont le libraire et le lecteur disposent à la naissance de Verdier et des quelques maisons nouvelles, petites et jeunes, indépendantes, que nous découvrirons dans les prochains jours. Nous avons évoqué hier deux maisons nées de la guerre, Le Seuil et Robert Laffont, et l’une, matricielle pour la littérature du 20e siècle, issue en 1913 de la Nouvelle Revue Française. Entre 1900 et 1914 seront créées, outre Gallimard, Grasset et Albin-Michel. Si Grasset n’a pas dédaigné le roman étranger (se souvenir du Journal de Kafka et de sa traduction en 1945 par Marthe Robert), la maison, fondée en 1907 et reprise par Hachette en 1954, laisse avant sa restructuration en 1981 bien des livres d’auteurs étrangers. Pour autant, on ne distingue pas une véritable politique pour la traduction. Il n’en est pas de même pour les éditions Albin-Michel, qui portent depuis un demi-siècle déjà leurs regards au-delà des frontières.

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 2. La traduction. État des lieux et « grandes maisons »

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. En douze épisodes publiés progressivement sur le blog, Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

Au milieu des années soixante-dix, l’édition française publie annuellement environ 18.000 nouveautés (aujourd’hui près de 70.000 !). Les « Livres disponibles », annuaires qui regroupent chaque année l’ensemble de l’offre éditoriale en France, annoncent 250.000 titres justement « disponibles », en vérité ils ne le sont pas toujours ! Mais comparons avec 2019 : la base Électre, plus précise en particulier sur les ouvrages épuisés, en compte plus d’un million. Le lecteur, même égaré entre les rayons et les tables d’une librairie, ne peut ignorer les bienfaits de cette diversité. Par exemple en 1979, pour ce qui est des traductions, rien n’est comparable avec ce dont le lecteur dispose depuis trente ans, dans tous les domaines du savoir et de la littérature. Il en est de même en jeunesse, beaux-arts ou bande dessinée. N’hésitons pas ici à affirmer la place que l’édition française donne désormais aux productions étrangères (et pas seulement anglo-saxonnes !), en leur réservant chaque année plus du quart de ses publications, alors que Grande-Bretagne et États-Unis publient moins de 3% de leurs livres depuis une autre langue !

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Quarante ans d’édition en France. Épisode 1. Feuille à feuille

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

Premier épisode

Jérôme Lindon, un des artisans de la loi sur le prix unique, et un de ses auteurs emblématique, Samuel Beckett.

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une méditation sur un siècle

Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme (La Bible, Genèse 1:27, trad. Louis Segond). Nous sommes au 6ème jour de la création. Dieu n’aura pas peut-être pas mesuré l’étendue des problèmes à venir.

Jérôme Ferrari. Photographie Actes Sud.

Dans A son image, Jérôme Ferrari nous livre une méditation sur un siècle et son histoire, si immuablement chargée de la violence des hommes. De la violence et des faiblesses des hommes, des douleurs et des cris des femmes. On ne parle que de ce que l’on connaît bien, ainsi la Corse, si intériorisée, redevient la scène de ce roman, à l’image de certains de livres précédents. Les personnages, femmes et hommes, sont pris entre la montagne, les maquis et les ports de ce territoire insulaire, qui s’érige en théâtre d’évènements dont certains vont s’avérer dérisoires. Pourtant, on y fomente la mort des autres, projetée pour faire droit, pour faire justice, entre scissions politiques et vengeances claniques. Pour autant, dans cette œuvre féconde, l’univers ne se limite pas aux contours de l’île, la tragédie regagne les lieux proches de ses terres de naissance, baignées des eaux de la Méditerranée. Le lecteur va ainsi retrouver quelques moments de vertiges arrachés à la dernière des guerres qui ont entaché l’Europe, dans la Yougoslavie qui s’émiette dans le ressentiment et dans l’horreur.

Le livre débute avec une certaine sécheresse par la mort du personnage principal, Antonia, dans un banal accident de voiture un soir de l’été de 2003. La mort d’Antonia n’est qu’un prélude. La messe n’est pas dite. Et la dire n’est pas évident pour le prêtre, oncle de la victime. La cérémonie religieuse va ainsi devenir le fil rouge du roman, où au récit de la vie d’Antonia vont se mêler des réflexions sur des images de guerre, obscènes témoignages de forfaitures fixées pour l’éternité dans la boîte noire.

La richesse du livre est de nous confronter aux plus grandes tragédies de l’histoire par cet « évanouissement » d’Antonia, prise (peut-être) au désir de la « disparition », de la dissolution, comme si elle inversait ainsi dans l’effacement le processus en photographie du « révélateur ». La voilà, cette photographe incertaine, et qui vit de la frivolité des images, entre mariages et baptêmes, retournée par le hasard des rencontres et du souvenir au théâtre de la guerre, celle qui débute dans les Balkans, à Vukovar, une douzaine d’années auparavant. C’est là qu’elle avait mis sa vocation à l’épreuve du réel, dans l’ivresse et dans les éblouissements des combats. Mais dans l’insupportable réel.

Et le voilà, l’oncle, ecce homo, prêtre ou homme désormais incertains, emmuré dans la souffrance, naviguant dans son église chauffée à blanc jusqu’au Libera me pour faire son office et tenter de délivrer les autres de leur douleur. A évoquer cette étonnante figure centrale du livre, figure bernanosienne, humaine plus qu’humaine, on se prend à penser à l’élégie de Rilke : Tout ange est terrible. Aussi je me retiens, et ravale le cri de désir d’un obscur sanglot. Par ce chemin de croix auquel il va se résigner, étouffant dans ses pleurs retenus, lors de cette cérémonie dont il préfèrerait ne pas être l’ordonnateur, la disparition d’Antonia devient le prétexte à étendre l’inextinguible et redoutée douleur de l’absence à toutes celles et ceux que les guerres ont fait mourir, dans l’étonnement, dans la perte de cette insoutenable légèreté de l’être, découverte trop tard, au détour d’une balle perdue ou d’une corde qui se tend. Car le récit, ici, se fractionne. Il délaisse les personnages, femme disparue trop jeune, curé, soldat, militants nationalistes morts ou vivants, pour se tourner vers les corps martyrisés offerts aux photographes depuis l’invention de cette technique, au détour du 19ème siècle.

Les champs après la bataille, les morts et les blessés, tâches sombres éparpillées, mais aussi les corps suppliciés, pris dans l’objectif de plus près,  deviendront les sujets imprimés par la lumière sur les plaques de verre, avant que Kodak n’invente la pellicule et les perforations. La peinture n’avait que peu osé se frotter à cette performance hideuse de la réalité des hommes, de leur violence ou de leur cruauté. Géricault, Delacroix, Goya surtout, car ne s’étant jamais prêté à illustrer les triomphes des guerriers, mais seulement les désastres de la guerre, livreront les plus beaux et les plus terribles regards, propres à assouvir un besoin auprès de ceux qui, de ces guerres, n’en ont pas été les témoins directs, leur permettant de voir la gorgone d’un peu plus près. Pourtant, Il ne suffit pas de signifier l’horrible pour que nous l’éprouvions, ainsi que l’écrira  Roland Barthes dans Mythologies. La photographie va ouvrir cette boîte de Pandore, une boîte aux images innombrables et aux effets sans limites, dont notre univers contemporain sait si bien combien elle opacise nos regards et paralyse notre jugement.

Dans son livre, Devant la douleur des autres, Susan Sontag dressait en 2002 un réquisitoire contre la guerre, et ses représentations dans la photographie. Elle écrivit cet essai dans les mois suivant l’attentat du 11 septembre et l’entrée dans la guerre en Afghanistan, la troisième des années du nouveau millénaire. Voilà ce l’homme peut faire à l’homme, dit l’image. N’oubliez pas. C’est, entre autres messages, ce que cette femme, engagée dans bien des combats en Amérique, allait laisser en guise, ou presque, de testament.

Jérôme Ferrari, lui, a travaillé avec Olivier Rohe sur les images de Gaston Chérau, modeste écrivain, académicien, improvisé reporter dans la guerre de 1911 en Lybie, entre turcs-ottomans et italiens. Une image d’arabes pendus, fabriquée par ses soins à la chambre à Tripoli en 1911 sur la Place du Marché, quelques autres photographies plus instantanées, prises par d’autres reporters sur le théâtre de tant de guerres et de souffrances au siècle dernier, sont les éléments invisibles dans le livre, et rendues anonymes, juste des preuves qui viennent rendre la mort plus familière, inexorable. Elles font écho aux morts plus proches, celle de jeunes militants du FLNC, pris dans des règlements de compte sans fin, dans le piège d’une voiture, ou d’un bar, au coin d’une rue.

S’il nous fait un signe distinct à propos des images qui viennent avec ambigüité flatter nos instincts et alimenter notre compassion, Jérôme Ferrari nous interpelle aussi sur l’origine de la violence. Le meurtre, la blessure, procèdent majoritairement d’une moitié de  l’humanité, les hommes. A Troie, à Azincourt, à Waterloo, el dos de Mayo en Espagne, à Getttysburg, à Sarajevo, sous les casques, dans les armures ou les treillis, se joue aussi la mise en œuvre des hormones. La masculinité est mise à l’épreuve de ses représentations, dans les tenues de camouflage, sous les cagoules dans les conférences improvisées du maquis corse, comme dans l’usage des armes. Depuis l’autre moitié de l’humanité, Antonia sait combien cette séparation éloigne les femmes des hommes, quand elles refusent un asservissement à des causes qu’elles réprouvent, et dont elles sont généralement des victimes directes ou indirectes.

Il resterait à croire à un apaisement. Est-ce le sens du choix de la photographie de couverture ? En tirant le portrait autochrome d’une jeune fille aux longs cheveux, figure parfaite de beauté, de sensualité et d’innocence, le photographe Mervyn O’Gorman poursuivait dans les années 1910 l’idéal des préraphaélites. Mais ne nous y trompons pas, il s’agit ici d’une illusion. Sous la couverture et dans l’épaisseur du livre, les mots portent le doute, et sont plus près de la vérité. Les personnages se bousculent, se croisent, se décroisent, aussi frêles que nous, lecteurs, qui pouvons les entendre dire :

Aucune photo, aucun article n’a jusqu’ici provoqué aucun choc, si ce n’est peut-être le choc inutile et éphémère de l’horreur ou de la compassion. Les gens ne veulent pas voir ça, et s’ils le voient, ils préfèrent l’oublier…La seule chose qui en leur pouvoir c’est détourner le regard. Ils s’indignent. Et puis ils détournent le regard.

Nous, lecteurs, qui ne pouvons que certifier qu’en dépit de nos larmes, de la compassion qui nous étreint, préférons trop souvent ne pas voir. Ne pas voir. Et oublier que Dieu a fait l’homme à son image.

L’attente et l’oubli

Que reste-t-il lorsque la mémoire des moments d’avant a disparu ? Ne reste t-il qu’à vivre la suite des moments présents ?

Certains de nos lieux, de nos maisons, semblent n’être destinés qu’à la succession des instants, fugitifs. La « vie moderne » a inventé des espaces livrés à l’attente, au désœuvrement, et destinés à dompter l’impatience. Les salles d’attente des hôpitaux, des administrations, les salles de concert, les stades, les espaces publics en général, rassemblent des dizaines, des centaines, des milliers de corps et de visages pris dans l’interrogation d’un être ensemble hasardeux et fugace. Que l’on se retrouve momentanément rapprochés, dans le même séjour, dans l’espoir de la résolution d’un problème, intime, financier, juridique, de santé, ou que la réunion de nos corps précède dans la fébrilité le partage à venir d’une émotion musicale ou théâtrale, nos singularités ont du mal à résister à l’embarras de soi, à la dictature du comportement. Ici et là, les regards se croisent, glissent le plus souvent les uns contre les autres. Il s’agit que notre liberté ne soit pas compromise dans l’interprétation d’un coup d’œil.  

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