Hommage à Armand Gatti

Hommage à Armand Gatti (1924 – 2017)

par Christian Thorel

La main gauche soutenant une pile de livres d’art, composée de plusieurs volumes dans l’Univers des formes, l’homme fait un séjour de quelques minutes devant le rayon de littératures d’extrême-orient, la main-droite se saisissant des traductions du chinois. Depuis l’accueil dans l’entrée de la librairie, je l’observe de biais, il séjourne à une dizaine de mètres de moi, de l’autre côté, à l’entrée du minuscule couloir qui mène aux autres rayons de la librairie. Un pull à col roulé, noir, un pantalon de velours côtelé, noir aussi, semblent indiquer une certaine insouciance du vêtement, sans négligence toutefois.

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Denise au Ventoux / Verdier

Il y a dans les pages de Denise au Ventoux quelque chose comme les accents d’une schizophrénie. Cela procèderait de l’interrogation de l’animalité, qui est au cœur des pages de ce livre, mais plus encore de la part animale que l’auteur traque dans son narrateur, une part animale qui en serait la plus sensible, la plus attentive aux êtres et à la vie. De même qu’il existerait deux champs d’observation pour Paul, le narrateur, celui d’abord des humains et de leur cirque quotidien, celui ensuite qui obsède son regard, capturé par les signes d’intelligence de Denise, la chienne dont il hérite « provisoirement » et naturellement, de même le roman, qui fait le récit de cette liaison entre homme et chien(ne), est-il divisé en deux approches du genre romanesque.

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Denise Epstein / Théâtre Garonne

Ce texte a été écrit et lu par Christian Thorel au Théâtre Garonne le 1er décembre 2016 à l’occasion d’une soirée consacrée à Denise Epstein dans le cadre des journées de la culture juive.

Survivre et vivre. Ses amis savent le titre du recueil d’entretiens que Denise eut avec Clémence Boulouque, et qui suivit, trois ans après, la sortie de Suite française, un des grands évènements de l’édition des premières années du nouveau siècle. Pensant à celles et ceux qui vécurent la shoah, la menace, la souffrance ou la mort, la mémoire massacrée et le souvenir impossible, on n’oublie ni la dimension du mot « survivre », ni celle du mot « vivre ». Lire la suite

Didier Goupil / Traverser la Seine / Éditions Le Serpent à Plumes

Didier Goupil est un artiste de la dissimulation. Il est où on ne l’attend pas. Son souci pourrait être de lâcher son lecteur dans le trouble des illusions. Journal d’un caméléon, Les tiroirs des Visconti, ou même Femme du monde, autant de titres où l’on devine le goût de mettre en jeu l’artifice, de le dénoncer, celui de donner à voir derrière le monde des apparences.

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Luc Lang / Au commencement du septième jour / Stock

44-lac-doo%cc%82Je me souviens des livres du Nord par lesquels il avait débuté son œuvre romanesque. Sans doute Luc Lang, à la fin des années 80, ignorait-il les traces qu’il ferait suivre à ses lecteurs, plus de trente ans après. Dans un essai publié en 2011, Luc Lang précise ce qui le tient au travail de la littérature, et ce qu’il entend comme projet et comme conduite de l’entreprise romanesque. Il faudra y revenir. Ce qui paraît sûr, ce sont les deux conditions que Luc Lang tient comme majeures pour ses fictions : des personnages, des lieux, et qui fondent une œuvre littéraire.

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Jean-Baptiste Del Amo / Le Règne animal / Gallimard

Ce qui est en jeu dans le quatrième roman de Jean-Baptiste Del Amo pourrait être la violence du monde. Pour la mettre en jeu, le romancier a recours au milieu le plus approprié, la famille. Il choisit de créer une famille née de « presque rien », autre qu’un pur amour aux bords de l’inceste (une union entre cousins), et dont la descendance va assumer dans le silence et dans l’oubli cette origine brutale, aux confins de la sauvagerie. A ce banquet des passions sont conviés la tragédie antique, méditerranéenne, un panthéisme ravivé par la proximité de la nature et des animaux, la Bible et ses figures fondatrices, pères, mères, frères, Caïn et Abel, les Évangiles et leur « supplément » apocalyptique, la religion catholique et son cortège de règles, de fautes, de contrition.

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Lettre à Laurent Mauvignier

Continuer aux éditions de Minuit

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Cher Laurent,

A fréquenter depuis bientôt quarante ans les écrivains, je perçois l’inquiétude qui est la leur des premiers lecteurs, puis de l’accueil des « critiques », des libraires, et enfin du public. Dans ce monde englué dans la communication, pas de règles, hormis celle qui consiste à surprendre, à accélérer, à faire fi des fidélités, ce qu’on appelle oubli sans doute. Tout le contraire de ce que vous, comme d’autres écrivains, nous donnez à méditer, la dimension de plusieurs temps produits dans les heures auxquelles nous attache la lecture d’un roman : temps de la narration, temps de l’action, temps des personnages, temps historique, temps géographique, temps géologique même (c’est le cas dans Continuer). Je prends ici le risque d’un autre temps et d’une autre matière, ce que la mémoire de votre livre a déposé comme souvenirs, comme traces, images, pensées, émotions.

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Jean-Paul Dubois / La Succession / Éditions de l’Olivier

Parmi les lieux qui semblent difficiles à prendre au sérieux, Miami se taille une belle part. Les images du rêve américain des années des deux après-guerres cachent difficilement une histoire du sud. Ici, l’esclavage et les guerres indiennes autour du Mississippi ont fait la place, depuis un siècle, aux bateaux de plaisance, aux maillots deux-pièces et autres accessoires, aux palaces et autres voitures de luxe, casinos, mafia et huile de bronzage. Ces fantaisies qui fascinent ou exaspèrent les vieux habitants de l’Europe, Jean-Paul Dubois les connaît bien, il en a rendu compte dans ses chroniques sur l’Amérique, avec un regard interrogatif, parfois médusé, souvent amusé toujours amical.   

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Céline Minard : Le grand jeu

Nous étions restés sur le souvenir de ce roman au titre rugueux, Faillir être flingué, publié en 2013 (et légitime Prix du Livre Inter en 2014), un souvenir fait de lumière, de poussière et de poudre, de personnages « improbables » de western, dans une ville impossible, une utopie de mineurs et de pionniers, propulsée dans une nature désertique hostile, portée à blanc par un soleil obsédant. Le dessin des traces, roues, pieds, sabots, faisait au récit une place inaugurale, abstraite, labyrinthique.

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Avec Serge Mestre

Avec Serge Mestre

Comment parler des livres que nous aimons, lorsqu’ils sont écrits par des personnes qui font partie de nos vies. Parmi les auteurs que j’aime, rares sont ceux, comme Serge Mestre, avec lesquels les moments de partage et d’amitié sont aussi anciens, et solides. C’est autour de la peinture et de la littérature que nous nous réunissions à Castres, dans les années de nos vingt ans. Entre 1970 et 1980, il était bon de renverser le chaudron des vieilles valeurs, la figuration en peinture et la fiction dans le roman. Les performances formelles, les objectifs politiques, étaient les obsessions de nos éveils à l’art et à la littérature.

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