Quarante ans d’édition en France. Épisode 1. Feuille à feuille

En 2019, le Banquet du livre de Lagrasse célébrait les quarante ans des éditions Verdier. En 1979, le monde du livre et de sa distribution était alors bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Christian Thorel revient pour nous sur ces quarante années qui ont vu le paysage éditorial et le monde de la librairie se bouleverser.

Premier épisode

Jérôme Lindon, un des artisans de la loi sur le prix unique, et un de ses auteurs emblématique, Samuel Beckett.

Il faut un début à tout. Posons-le naturellement non loin d’ici, au lieu-dit Verdier, au milieu des vignes, telles qu’elles nous apparaissent lorsqu’on entre dans le Val-de-Dagne. Maintenant situé, jouxtons-le, ce début, à celui de la décennie Mitterrand. C’est ici une fin de premier été sous les apparences trompeuses d’un socialisme espéré. L’homme Mitterrand était près des livres, dans la fierté d’une bibliothèque personnelle exemplaire et désormais dispersée par les enchères. Le Président tenait aux bibliothèques, à l’édition, aux librairies. Il confia à son ministre Jack Lang le soin de mettre un peu d’ordre dans cet univers avant qu’il ne soit trop affecté par les effets de la concurrence chère au libéralisme. Une des premières lois du tout premier gouvernement Mauroy, votée le 10 août 1981 par l’assemblée élue au mois de juin, consista donc à réguler le marché des livres par le mode du « prix unique ». Il s’agissait de préserver la diversité la plus grande de la production éditoriale, en soutenant un réseau de librairies à même de promouvoir et de faire exister la part la plus créative de cette production. Ce réseau, fragilisé par l’usage récent du discount pratiqué dans le secteur du livre par la Fnac et les chaînes d’hypermarchés, était alors en danger de disparition à court terme. La loi fit son effet, elle fit des émules dans le monde entier. D’Israël au Japon, en passant par le Mexique et par la plupart des pays d’Europe, le « prix unique » est de rigueur. Il restera, un jour, à convaincre les terres à dominante anglo-saxonne, pour lesquelles « régulation » reste un gros mot. D’ici là, conservons si possible ce privilège d’être non seulement envié par la variété de nos fromages, mais aussi par celle de notre production éditoriale autant que par la densité du réseau de nos librairies.

Nous serions-nous éloignés du Val-de-Dagne ? Pas vraiment. Sur cette terre de vignes ancestrales et de cyprès, entre le vin et l’écorce, le livre a trouvé, voici quarante ans, un de ses refuges. Peut-être parce qu’ils en ignorent les risques, ou que la conviction qui les anime suffit à éteindre toute résistance, les quatre qui fondent la maison Verdier n’ont pas attendu le 10 août et son avenir de régulation pour commencer cette nouvelle vie. La jeunesse de ces « partisans » fut active, les premiers livres en témoignent : un premier auteur, Jean-Claude Vernier, compagnon de lutte lié à la fondation de Libération, un roman oublié de Zola, Travail, pour se souvenir du combat des Lip à Besançon, la présence tutélaire et amicale de René Nelli à Carcassonne dans la traduction de la langue occitane de Raimon de Miraval, celle tout aussi proche de Daniel Fabre pour un premier livre en français de l’immense historien Carlo Ginzburg. La jeunesse est active, mais elle sait aussi poser ses conditions et s’imposer un projet, celui de rendre aux grands textes de la philosophie juive toute leur importance. Ce sera le rôle du tout jeune Charles Mopsik, pionnier de ce renouveau de la tradition, et de Benny Levy, dont le chemin est celui qui, depuis les années militantes jusqu’au carrefour de l’engagement pour la philosophie, conduit ces nouveaux artisans au livre et à l’édition. Mais revenons justement à la politique, moins à ses idéaux, plutôt à son ordinaire, que nous pourrions trouver dans ses applications dans l’ordre économique et social. Si le monde est désormais gouverné par l’économie et ses entreprises, il reste, dans les dernières années du deuxième millénaire, des espaces libres pour les gouvernants, et quelques-uns pour des idées. On l’a vu, le secteur du livre attendait un geste, il l’obtient.
Du côté d’une maison comme Verdier, on aspire à un temps long pour ce chantier en gésine, et on sait confusément que d’autres sont à venir, précédés par des rencontres qui vont vite advenir, et que tout cela aura besoin de temps, de temps long. Comme pour signifier ce futur, Yves Peyré, poète et bibliothécaire, amène au catalogue un recueil de textes et de dessins d’Henri Michaux, En appel de visages. Ici, dans la maison de Villemagne, on aime à se retrouver, à partager, à imaginer. La maison appelle de nouveaux visages, l’édition des compagnonnages nouveaux. La littérature chez Verdier, présente par Joe Bousquet, ne les a pas attendus, mais Philippe Renard et Bernard Simeone viennent apporter, avec les lettres italiennes et la collection Terra d’altri, la première pierre d’un édifice littéraire. Verdier s’ouvre aux univers de la prose et de la poésie, dans la diversité des langues, et va vite compter dans ce qui se met à revivre dans l’édition française : les domaines de la traduction.
Afin de mesurer en France l’impact des œuvres universelles sur les lecteurs et sur les auteurs, il suffit de se pencher sur l’admirable travail des équipes de spécialistes coordonnées par Jean-Yves Masson et Yves Chevrel, L’Histoire des Traductions en Langue Française (4 volumes, Verdier, de 2013 à 2019). En 6000 pages, un panorama de la traduction des textes littéraires et scientifiques, de son évolution, de ses problématiques, nous est donné à lire, siècle après siècle, depuis ce qui serait une origine culturelle, liée à l’unification du français et à l’essor de l’imprimerie, à la fin du quinzième et surtout au seizième siècle. Cet ensemble impressionnant de recherches et de savoirs, ne confine pas seulement à l’érudition, il est désormais une bible pour les éditeurs et pour les traducteurs, mais aussi pour toutes les « professions du livre ». Le lecteur, quelle que soit son origine, est forcé à la modestie, cette histoire des livres venant imposer son lot d’inventions, d’initiatives, de découvertes. Pour autant, et afin de retrouver ici l’histoire récente que nous voulons relater, il convient de remettre en lumière la question des traductions littéraires dans les années 1970.
Dans le prochain épisode, nous aborderons, par quelques grandes maisons de littérature, les rivages de la littérature que l’on dit « étrangère », celle que la traduction nous convie à découvrir. Étrangère ? Comme si elle était si différente !

 

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