Le Mahabharata, plus grand poème jamais composé par l’homme

C’est vraisemblablement le plus grand poème jamais composé (il compte environ 200 000 vers, l’édition critique de Pune comprend 13 000 pages réparties en 19 livres). La date de rédaction est incertaine, entre le IVe siècle avant notre ère et le IVe siècle après. Comme pour l’Iliade et l’Odyssée, l’existence de son auteur supposé, ici le légendaire Vyasa, le « compilateur », est sujette à controverse : n’a-t-il pas fallu des générations et des générations de rhapsodes et d’ingénieux poètes ou bien des réunions concertées d’astucieux brahmanes pour faire naître une telle épopée ? Mais comme Homère, la cohérence de l’architecture d’ensemble, l’empreinte très caractéristique d’une langue et d’un certain regard porté sur les choses, peuvent plaider en faveur d’un seul individu à l’origine de l’œuvre.

Détails d’une bataille (Ambika à la tête de l’armée des huit déesses mères combat le démon Raktabija) dans un manuscrit du XVIIIe siècle.

En français, il n’existe pas de traduction intégrale du Mahabharata, mais la version « abrégée » de Madeleine Biardeau aux éditions du Seuil (elle compte néanmoins deux beaux volumes d’environ mille pages chacun) donne peut-être la meilleure vue d’ensemble de ce monument : elle suit l’ordre des livres, offre des extraits entrecoupés de résumés et de pistes de lecture. Elle propose en outre une interprétation globale de l’épopée comme une gigantesque réponse du brahmanisme au bouddhisme, ce dernier remettant en cause l’organisation de la société hindouiste de l’époque. Si l’accès à une telle œuvre n’est pas facile : outre l’environnement intellectuel très dépaysant, les noms et nombres de mots en sanskrit munis de signes diacritiques (les divers points ou traits sur les lettres), la pléthore de personnages, sans compter les innombrables digressions, pour autant, ces multiples freins à la lecture une fois levés en quelque façon, nous sommes gratifiés d’une grande récompense. Dans ce premier tome, nous assistons à la mise en place de la guerre fratricide qui opposera les fils du clan des Kurus laquelle constitue le centre même de l’épopée. Un désordre cosmique, initié dans le ciel des dieux, porte ses conséquences sur terre. Pour rétablir l’équilibre et pour soutenir ce considérable enjeu, des dieux et des démons s’incarnent au sein d’une même famille royale. D’un côté, les cinq fils de Pandu, les Pandavas : Yudishtira, Bhima, Arjuna, Nakula et Sahadeva, descentes, avatars de cinq dieux, de l’autre, les 100 fils de Dritarashatra, le frère de Pandu : Duryodhana, Dusashana et les 98 autres Kauravas, incarnations de dieux funestes ou de démons. Au terme de naissances invraisemblables et d’épisodes remarquables (entre autres: l’incendie du palais de laque, le mariage des 5 fils de Pandu avec Draupadi, la partie de dés, la vision de Markandeya,…), la rivalité entre les cousins pour le pouvoir royal va croître de façon à rendre la guerre inévitable. Ainsi brièvement présenté, on pourrait croire que le Mahabharata n’est que le récit d’un formidable combat entre les forces du bien et les forces du mal. Mais la bataille elle-même démentira ou du moins tempérera cette impression, en faisant ressortir peut-être le personnage le plus important de cette histoire, un cousin des Pandavas, respecté par les deux camps, l’avatar de Vishnou, lord Krishna.
Dans le premier tome du Mahabharata, lors de la vision du vénérable ascète Markandeya, les cinq fils de Pandu, les Pandavas, avaient déjà appris que Krishna était quelqu’un d’exceptionnel, qu’il était l’avatar du dieu Vishnou venu pour rétablir l’ordre cosmique. Bien conscient de ce fait, Arjuna choisit Krishna seul lorsque, pendant les préparatifs de la bataille et le scellement des alliances, ce dernier lui propose cette alternative : ou bien lui et ses frères auront les hommes de Krishna et son armée mais sans lui-même, sans Krishna, ou bien ils n’auront que lui, Krishna, sous cette autre réserve qu’il ne se battra pas. Krishna sera le cocher d’Arjuna. Duryodhana, du camp adverse, ne voit d’ailleurs pas d’un si mauvais œil un tel accord qui le fera pourvu d’un apport non négligeable d’hommes et d’armes. Mais il ne sait pas encore ce qui compte le plus…
Ainsi, à l’orée de ce deuxième tome, la bataille va commencer. Les fils de Pandu sont sûrs de leur droit, ils sont prêts. Arjuna, sur son char, immense guerrier, est conduit par Krishna, il se dirige face à l’armée adverse pour souffler dans la conque et démarrer les hostilités. Cependant, à contempler ainsi ses cousins, ses oncles, ses maîtres, un terrible doute l’assaille : « Mais que suis-je en train de faire ? », se dit-il, « Je ne vais tout de même pas me battre avec ma famille, les personnes avec qui j’ai grandi, avec les hommes qui m’ont éduqué et tout appris. »
Voici comment débute l’un des moments les plus fameux et peut-être la poutre maîtresse de ce vaste édifice qu’est le Mahabharata, la Bhagavad Gita, le chant du bienheureux où Krishna presse Arjuna d’aller combattre. En une fulgurante vision, il lui révèle qu’il est le support de toute chose et que tout est en lui, qu’il est l’ineffable et la plus petite particule. Surtout, il lui enseigne que tout être doit agir selon ce qu’il est : Arjuna est un guerrier, un kshatrya, qu’il agisse comme tel, qu’il aille se battre, sans rien attendre en retour, sans se préoccuper du fruit de son acte. Le grand archer entend la leçon. Après ce chant articulé en 18 chapitres, dans cette épopée aux 18 livres, la bataille fera rage 18 jours. Il y aura des sommets épiques, de mémorables prouesses, des passes d’armes divines entre de fabuleux et braves guerriers. La bataille sera palpipante et son issue incertaine presque jusqu’à son terme. Mais ce sera un désastre. Certes, c’est le dharma, ce sont les Pandavas qui obtiendront la victoire. Pour autant à quel prix et de quelle manière? Des deux camps, il ne restera pratiquement plus que les cinq frères. Plus, sous la houlette de Krishna, la victoire aura été arrachée de manière on ne peut plus douteuse : mensonge, traîtrise, non respect des codes d’honneur et des usages militaires,… Ce qui interroge : quel est ce dieu qui pour faire triompher le droit fait user de moyens tortueux et use lui-même de trucs et d’illusion ? Aussi, que la victoire militaire ne puisse se faire sans mauvais coups et donc ne peut en être véritablement une est certainement à méditer… Le terme de la bataille sera donc peu glorieux et laissera un goût d’amertume et une sensation de fatigue. La royauté des Pandavas sera établie. La mission de Krishna accomplie, il disparaîtra assez vite. Enfin, la conclusion de cette grande œuvre est aussi exceptionnelle. Yudishtira est devenu roi, il a sagement administré son royaume avec ses frères. Au terme de son parcours, il souhaite finir ses jours avec eux en faisant un pèlerinage dans l’Himalaya. Lors de leur ascension tous tombent les uns après les autres sauf Yudishtira qui poursuit son chemin jusqu’à être accueilli par les dieux au paradis. Mais là qui retrouve-t-il? Et que sont devenus ses frères? C’est l’ultime leçon, c’est la dernière malice dont vous gratifiera cette splendide et grandiose épopée qui, si l’hypothèse de Madeleine Biardeau est fondée, a contribué, parmi d’autres facteurs, mais sans armes, sans croisades, sans inquisition et sans mises à l’index, au déclin du bouddhisme dans la péninsule indienne (car il est tout à fait étonnant de songer à la manière dont le bouddhisme en Inde, d’où il est natif et où il fut florissant, a presque totalement disparu).

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