Interruption. Interdiction. Censure.

Le débat programmé le 16 mai avec Daniel Welzer-Lang autour de son livre Les nouvelles hétérosexualités n’a pas pu se tenir. Une manifestation intempestive depuis la salle de rencontres en a empêché le déroulement. Ce texte fait suite à cette action, et interroge les conditions qui permettront à la librairie de maintenir la liberté d’expression, qui préside depuis quarante ans à ses rencontres.

Nous répondons à notre façon à ces questions depuis quarante ans au moins, avec plus ou moins de certitudes, plus ou moins de réussite. Même si trop souvent dans l’approximation, nous gardons l’ambition de faire se croiser des regards et des langues, de susciter la possibilité d’une évidente spontanéité. Il y a en effet, dans les rencontres que nous proposons, dans leur forme une certaine légèreté, dans leur enjeu une possible insouciance (qui ne signifie en rien une désinvolture). La non-officialité du cadre de nos soirées, leur absence de portée institutionnelle, leur cordialité, la présence de publics attentifs, permettent dans les cas les plus fréquents une sorte de plasticité, où l’imprévu reste à la hauteur d’un enjeu simple, la rencontre entre un ou deux êtres exprimant un travail, des convictions, des intuitions, et un ensemble plus ou moins hétérogène d’auditrices et auditeurs curieux de découvrir ou de confirmer une parole, un écrit, et d’entendre une ou plusieurs voix.

La liberté du lieu que nous défendons prolonge naturellement celle de la publication des livres que nous y affichons. Si la librairie est un commerce des livres, si ce commerce permet la rencontre quotidienne, physique, intellectuelle, sensible, entre des lecteurs et des livres, elle participe aussi d’une économie et d’un écosystème où les ventes les plus grandes, dans tous les domaines, permettent la production des ouvrages aux publics plus restreints, voire rares. La poésie, le théâtre, de trop nombreux romans, les sciences humaines et sociales, la recherche, sont le produit de ces équilibres précaires que nous défendons.

Dans nos programmes de rencontres, depuis toujours, ce sont ces domaines et leurs auteurs que nous mettons majoritairement en avant, et rarement les auteurs de best-sellers, qui n’ont pas nécessairement besoin de ce soutien, ou qui parfois n’ont pas envie d’aller vers leurs lecteurs autrement que dans d’impersonnels et médiatiques rassemblements, tels que les salons du livre, forme massive d’une mise en lumières de la production éditoriale.

Nous aurons reçu, depuis 1975, plus de six mille écrivains, poètes, philosophes, artistes, historiens ou sociologues, qui sont venus donner deux heures, mobilisant la plupart du temps une journée, pour mettre leur production écrite dans le silence à l’épreuve des mots, d’une improvisation publique. Nous avons été souvent comblés par une présence généreuse, parfois déçus, dans une attente excessive. Nous avons aussi assisté à des moments de grâce qui donnent à la vocation qui nous assigne au travail et au lieu une couleur et une suavité indispensables. Dans ces milliers de moments, nous aurons donc connu et repéré des registres divers, variés, toujours (ou presque) sans violence. Et libres de voix.

La plasticité de ces rencontres, évoquée plus haut, n’a subi de rupture, de censure, que dans quelques circonstances que j’ai évoquée dans le livre Dans les ombres blanches (Seuil 2015). Ces moments de violence, physique parfois, n’ont pas conduit à autre chose qu’un dépit momentané, ou la menace passagère de futures autocensures. Il est dommage que la cause exprimée le soir du 16 mai dernier, où Daniel Welzer-Lang n’a pas pu parler de son livre, et où nous avons dû évacuer la librairie, n’ait été entendue que dans l’invective et l’interdiction de l’expression. Nous n’ignorons pas qu’il existe des formes d’intervention dans les débats autres que le dialogue, qu’un certain activisme militant se déploie par des moyens moins pacifiques que ceux que nous mettons en œuvre pour ceux que nous accueillons. Pour autant nous nous interrogeons. Nous avons reçu des militants antifascistes, des militantes féministes d’ici et d’ailleurs, des militants de la cause homosexuelle, des palestiniens, des israeliens, auteurs de livres, d’enquêtes, de films, qui eussent pu se voir dans l’interdiction de s’exprimer librement. Nous avons récemment reçu les Femen, alors même qu’elles étaient menacées. Le lieu qui les accueillait toutes et tous aura été respecté dans son intégrité comme dans sa fonction de lieu de circulation d’idées.

Nous restons sensibles aux causes les plus justes, et pour les libertés publiques aux luttes les plus évidentes. Celle de l’égalité entre les femmes et les hommes, le combat contre les formes de harcèlement, qui procèdent trop souvent de mécanismes insupportables de domination, sont les arguments d’une production écrite ou orale intenses, d’interventions et de positionnements énergiques. Depuis quelques mois, les débats auront parfois été âpres, en tension. Même si on a pu entendre des exigences maladroites de retrait de certains livres par exemple, la censure ne s’est jamais glissée comme moyen d’assurer une argumentation. Les moyens mis en œuvre le 16 mai dernier pour empêcher un chercheur invité de s’exprimer procèdent d’une réprobation, certes, mais auront abouti à une interdiction, dans un cadre public, et dans un lieu privé dévolu à l’exercice quotidien des libertés fondamentales. Deux semaines après, il est nous est encore difficile d’accepter la violence verbale et les cris comme outil pour exprimer un désaccord envers l’exposé d’une recherche, tout autant que celui d’une création littéraire. Les débats seraient-ils dorénavant l’objet d’autorisations préalables ? Auprès de quelles instances ? De quelles autorités ?

La société est morcelée, atomisée. C’est de cette fragmentation provoquée et amplifiée par tous les moyens de division que les pouvoirs économique et politique tirent le meilleur usage pour assurer leur position de domination sur l’ensemble. C’est précisément dans quelques rares lieux de la ville, librairies, cinémas, théâtres, que peuvent se retrouver (ou se confronter) groupes ou sous-groupes de cet ensemble fragilisé par son morcellement. Faut-il s’employer à affaiblir ces lieux, au nom d’une vérité détenue ? La force de conviction qui anime les acteurs du monde des livres, et au-delà, dans le théâtre et dans le cinéma, de toutes les formes d’expression, est une ressource pour continuer. Nous voulons y croire.

Christian Thorel

 

 

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