Antoine Volodine par la critique

Vendredi dernier, 31 octobre, dans le cadre du Marathon d’automne consacré aux 40 ans de la collection Fiction et Cie (Le Seuil), nous avons reçu, entre autres auteurs de la collection, Antoine Volodine. Pour les libraires d’Ombres blanches, et depuis plus de vingt ans (Lisbonne, dernière marge aux Éditions de Minuit, en 1990)  chaque publication nouvelle de Volodine est un évènement. La lecture de Terminus radieux a marqué notre été romanesque, et la rentrée littéraire. Les jurés du Médicis ont dû être aussi impressionnés, puisqu’ils viennent de lui décerner le Prix du Roman français 2014.

 

Du 24 au 26 octobre, Antoine Volodine était l’un des invités du Banquet d’automne à Lagrasse, parmi une assemblée d’écrivains réunis pour discuter de la  « Fabrique du Roman ». Lors de cette session, ils ont pu rencontrer des étudiants du Master Métiers de l’écriture (Université de Toulouse- Le Mirail). Trois d’entre eux ont conduit la rencontre avec le romancier. L’un des trois, Solon Rocaboy, a préféré passer par l’écriture pour présenter le travail de l’écrivain, et son Terminus radieux.
A l’initiative d’Antoine Volodine, il nous a confié ce texte, que nous vous donnons aujourd’hui à lire.  Avec l’espoir qu’il saura contribuer à faire désirer ce livre, l’un des plus originaux, le plus vertigineux pour le moins, de cette rentrée. Et justement donc couronné par ce Prix Médicis, qui nous fait bien plaisir.

 

« Près d’un carrefour dans les quartiers Nord de l’Orbise, capitale de la Deuxième Union Soviétique. La rumeur s’est répandue très vite. Les capitalistes, autant dire les barbares, sont aux portes de la ville, les banlieues non réduites en cendres tiennent vaille que vaille, soutenues par une guérilla héroïque. La défense de la ville s’organise, des armes sont distribuées, des unités de combats sont formées. Puis vient la déroute, la confusion, la terreur. La machine Volodine commence à peine à s’échauffer, elle atteindra bientôt son rythme de croisière. Rapidement, les rangs de la résistance sont décimés, les rares chefs d’unité encore vivants deviennent fous, on procède à des exécutions sommaires. Le Communisme, une fois de plus, s’effondre.

Trois camarades – Elli Kronauer, Vassilissa Marachvili et Iliouchenko – combattants égalitaristes survivants, s’échappent de la ville occupée par l’ennemi et s’aventurent dans les territoires interdits. Immense étendue sibérienne de taïga et de steppe, irrémédiablement irradiée, où depuis des centaines d’années se sont succédés des liquidateurs venus y périr. Mais pas tous. Les habitants du kolkhoze « Termius radieux », dont la Mémé Oudgoul et l’inquiétant Solovieï, chaman anarchiste de son état ainsi que ses trois filles, ont su tirer leur épingle du jeu du désastre nucléaire en accédant à une forme semi-humaine d’immortalité.

Un peu plus loin, un convoi de semi-morts ou de semi-vivants, tous soldats ou prisonniers, entreprennent un voyage vers un camp rêvé où prendra fin leur interminable errance.

Les récits post-exotiques semblent pouvoir se dérouler à l’infini, avant et après l’histoire, au-delà du livre. De fait, le Post-exotisme trouve sa source dans une profusion fictive de paroles en milieu carcéral. Suite à la défaite cinglante de leurs idéaux, des combattants égalitaristes sont enfermés à perpétuité dans une prison. Leur lutte pour un avenir meilleur a été durement réprimée, mais à travers la défaite leur enthousiasme ne s’est pas brisé. La Révolution est bafouée, mais l’idéal égalitariste continuera à se frayer une voie à l’intérieur des fictions post-exotiques. Ces prisonniers, dans leur captivité, échangent des paroles, racontent des histoires, s’échangent des récits de défaite et de rêves. Leurs murmures forment un tissu narratif inextricable, inouï, qui tant bien que mal parvient à l’extérieur, hors les murs, hors la prison. Ces murmures deviennent des livres. Ces livres, dont les signatures sont celles des écrivains post-exotiques (Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronuaer, et enfin Antoine Volodine), proviennent d’une création collective, d’un matériau oral où la rumination des échecs du 20e siècle est fondamentale mais où la notion de paternité de l’œuvre importe peu. Le Post-exotisme est né.

Depuis bientôt une trentaine d’années, Antoine Volodine se place en porte-parole discret autour d’un territoire d’une quarantaine de livres, signés des différents hétéronymes que nous avons mentionnés. Tous sont partie prenante du Post-exotisme, appelation-manifeste de cette construction romanesque dont on a pu parler comme d’une «comédie post-humaine». Antoine Volodine écrit, composant ses livres entre deux voyages chamaniques, dans l’espace noir onirique des intermondes, tel un Balzac de la déglingue. L’univers post-exotique est un univers où il faut entrer. Sortir sera une autre affaire, mais entrer d’abord. «Toi qui pénètres ici, abandonne toute espérance». À cette phrase Dante aurait pu ajouter : «Mais n’oublie pas de rire». Car de rire il est souvent question dans vos livres, un humour qui trouve sa place au milieu du désastre, et qui modifie notre manière d’appréhender le temps et la folie, la mort, l’échec. Cet humour du désastre parcourt tous les livres post-exotiques, et nous tient la main dans toute votre œuvre, où se tiennent coude à coude marxisme-léninisme et chamanisme, idéaux révolutionnaires et Livre des morts tibétain, onirisme et politique.

Les personnages post-exotiques vont jusqu’au bout. Ils professent une opposition radicale, violente, au réel. Ils entrent sans réserve dans la tourmente. Professent des slogans par-delà la mort. Parcourent l’espace indécis des rêves, arpentent le champ miné de la mémoire, tentent un dernier coup de poker onirique à la face du réel. Et ensuite, Nitchevo ! Ensuite, rien. »

Solon Rocaboy

 

 

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