Le Grand Ciel par Joseph Cheneraille (editions Champ Vallon).

Il y a dans Le Grand Ciel quelque chose de secret et d’impénétrable, un drôle de jeu d’ombres et de lumières. C’est un récit qui s’articule autour de cinq épisodes de la vie de la reine Claude, un personnage caché de l’histoire de France ; elle fut l’épouse de François premier et ne reste dans les annales que pour lui avoir donné des fils à une époque où la loi salique interdisait aux femmes de régner. C’est donc avant tout au portrait d’une mère que Joseph Cheneraille se livre. Une mère dont la devise fut Candida candidis ( pure parmi les pures) emportée par le tumulte guerrier de son temps. Le récit nous dévoile un personnage captivant, une femme au repos, comme dans l’ombre du monde.
Pour servir son récit, Cheneraille est parvenu à trouver une langue étonnamment baroque, presque déroutante. Il perturbe l’ordre des mots pour colorer sa phrase d’une impression d’archaïsme. Il en résulte une langue venue d’ailleurs, troublante et attachante ; une petite musique qui, au fil des pages nous raconte une belle histoire secrète.
C’est pour tenter d’en savoir un peu plus que nous avons voulu poser quelques questions à son auteur.

 La première question qui vient à l’esprit concerne le choix du sujet de votre récit. La reine Claude n’est pas ce que l’on pourrait appeler une grande figure de l’histoire de France. Elle est une reine dans l’ombre de François 1er, c’est aussi comme cela qu’on peut la percevoir dans votre récit, comme la part secrète. Pourquoi vous attachez vous à cette figure secrète ? Que révèle-t-elle ?
Je vais tenter de vous répondre, le plus simplement possible. De ce livre, vous avez compris qu’il n’était nullement un livre d’Histoire – encore moins un roman – mais un récit prenant l’Histoire, la véritable la savante, en otage. Cette figure de la Reine Claude s’est imposée à moi, affleurant comme intime par maturation. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai que toute littérature peut relever du déguisement de soi. Force m’a été de constater la structuration du récit par cette figure secrète. Le soleil n’ayant pas besoin de moi, les ombres ont ma préférence, du moins celles que je connais – et qui me sont chères. C’est autour d’elles que flotte la figure un peu secrète de la Reine Claude. Je suis d’Auvergne, un pays où se cultive volontiers le goût du secret : Alexandre Vialatte, avec qui je partage le privilège d’être ambertois, en a infiniment mieux parlé que moi.
La seconde question porte sur la part de fiction qui se  cache dans le récit. Vous attachez une grande importance aux détails. Le récit se développe autour de cinq dates précises de la vie de la reine et tourne autour de ces moments qui semblent fondateurs. Vous vous attachez au minuscule avec beaucoup de précision dans le sens où le récit semble se construire autour de l’ornementation, du détail historique, de la description du quotidien. Diriez-vous que ce souci couvre la part de fiction présente dans le récit ? Le détail est-il un agent signifiant ?
Votre question me frappe. La part de fiction qui serait contenue dans les détails ? Je trouve cela infiniment réjouissant pour l’esprit, et vous remercie d’avoir porté votre attention sur ce point. Mon influence secrète n’est pas littéraire, mais iconographique : le souci constant du détail qui parsème l’œuvre cinématographique de Jacques Becker. Alors assurément la fiction entre par cette porte, car si tous les détails (ou presque) peuvent être considérés comme historiques, je n’aurai pas été capable d’écrire un livre d’Histoire savante, ce qui du reste n’a jamais été mon projet, mais plutôt celui de prétendre à rien d’autre que ceci : glisser du vivant dans mon petit théâtre d’ombres.
La citation d’Ernst Jünger qui ouvre le livre ma paraît être une subtile annonce de la façon dont vous menez votre récit : « Je vois l’attentat de Damiens contre Louis XV à travers le col de fourrure du duc de Richelieu qui l’avait relevé ». Ce qui aiguise ma curiosité dans votre réponse, c’est la manière que vous avez de dire que vous prenez l’Histoire en otage. Pourriez vous l’expliciter ?
L’Histoire n’est qu’un outil à mon propre usage, n’ayant ici d’intérêt que par les échos qu’elle peut avoir en moi. A jamais, je reste son débiteur. J’espère répondre à votre attente. Mais la citation d’Ernst Jünger – dont l’œuvre m’accompagne depuis longtemps – résume sans doute le mieux le point de vue du récit qu’elle ouvre. Il m’est difficile d’en dire plus.
 Votre réponse sur le temps de maturation me fait aussi entrevoir un nouvel angle de lecture qui appelle une interrogation : peut-on lire le Grand ciel comme un travail de mémorialiste à posteriori ? D’où la présence des italiques et des références à Brantôme ou Martin du Bellay sur le même plan que votre texte.
Mémorialiste nullement, rêveur assurément. Je suis selon le mot de Gil Jouanard, un  rêveur d’époque. Vous voyez, c’est simplement un goût que j’ai pour l’italique. Les guillemets, je ne sais pas m’en servir. Dans un livre, il faut faire la part du feu, et surtout celle du miracle.
Il y a dans votre phrase quelque chose qui me semble relever du bouleversement de l’ordre. Un échange de place des mots qui donne à votre texte une coloration surprenante ou plutôt saisissante. Le texte sonne différemment, le lecteur a le sentiment de lire de l’ancien français en français moderne. Quel est le travail et l’importance que vous donner au travail de la phrase ?
Je m’attache bien sûr beaucoup à la langue. C’est un travail assez obscur pour obtenir ce que je veux. Le butoir était : cela ne doit pas être écrit autrement. Donc c’est une recherche lente, souvent pénible, pour arriver aux éclats que je réclame. Au fond, cela relève d’un artisanat. Pardonnez-moi cette comparaison éculée. La forme du récit finalement s’est imposée, sans que l’écriture soit particulièrement recherchée, dans le sens où le XVI siècle m’est largement étranger, et encore plus la langue française dans son état d’alors. Une forme d’écriture idéale serait plutôt pour moi, du côté de Jules Renard que j’admire plus que tout. Mais il aurait sans doute détesté le livre. Les contradictions l’emportent toujours.

 

Le Grand Ciel – Joseph Cheneraille – Éditions Champ Vallon, 2012. 16€20